BRU ET BELLE-MÈRRE

La semaine dernière, un incident tragi-comique est arrivé à ma femme, ce qui a agréablement rompu la monotonie de notre quotidien familial. C’était au sujet d’une « couverture chauffante » que notre bru l’ophtalmologue, au terme de son stage au Centre hospitalier de Bordeaux, a ramené de France comme cadeau à sa belle-mère.

Une superbe surprise pour ma femme. Marque « Calor » produit de NF- Electricité : « Tissu très moelleux, ignifugé, modacrylique, deux allures de chauffe – 140 W, 220 V », etc.
Ma chère moitié a perdu une nuit de sommeil, et voici pourquoi. Notre bru a fait méticuleusement ce qui est recommandé dans la notice d’usage. La couverture a été branchée toute une heure, puis étendue sur le lit. Après avoir débranché l’électricité, ma femme s’est glissée sous la couverture. Il lui était interdit d’étaler par dessus sa grosse couverture de coton habituelle. Le très moelleux tissu modacrylique ne préserve pas du froid humide de l’hiver à Hanoï. Comme l’usagère ne voulait pas se relever, elle a passé une très mauvaise nuit.

Notre bru avait oublié une chose en achetant ce gadget : dans notre pays tropical où les hivers sont très courts, – il n’y en a même pas au Sud -, on ne chauffe pas les chambres, « Calor » sert uniquement au préchauffage du lit !
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ma femme a souri à notre bru pour la consoler : « Ça ne fait rien, ta sollicitude me chauffe plus que ta couverture ».
Dans l’ancien Vietnam, les relations entre bru et belle-mère étaient souvent tendues. Plusieurs proverbes en témoignent :
« Honnêteté de marchands de buffles, fi donc !
Tout comme l’affection mutuelle entre bru et belle-mère. »
Les hypocrisies se cachent mal :
« La bru se prive du liseron d’eau de la 9e lune pour sa belle-mère. »
Quelle compassion! Le liseron d’eau de la 9e lune est un légume très coriace.
Pourquoi cette animosité de la belle-mère ? Sous l’ancien régime féodal, la grande famille était régie par l’éthique draconienne de Confucius. La fille était mariée par ses parents qui exigeaient de la famille du jeune homme des offrandes ruineuses en nature et en espèces. La femme mariée passait toute sa vie à trimer pour payer les dettes matrimoniales et à servir la famille de son époux. La belle-mère qui avait connu un sort pareil se vengeait sur sa bru. Combien de brus pleuraient en silence. Il lui était impossible de manger, de dormir, de se reposer, de s’habiller plus que sa belle-mère. Par respect pour sa mère, le mari se taisait souvent devant ses exactions et ses injustices. Beaucoup de brus se serraient les poings en attendant que vienne leur tour d’être un tyran. Certaines étaient obligées de regagner leur foyer paternel, d’autres cherchaient asile dans une pagode ou allaient jusqu’à se donner la mort.

Pendant les années de guerre, les rapports entre belle-mère et bru se sont améliorés grâce à l’égalité des sexes et au mariage de libre consentement préconisés par la morale révolutionnaire, et surtout à cause de la position que la femme conquise dans les combats et dans la vie économique.

Mais les choses se sont gâtées à cause de la crise économique et sociale qui a suivi la guerre, en particulier depuis l’adoption de l’économie de marché qui porte un sérieux coup à la grande famille en stimulant la recherche du profit individuel et la jouissance individuelle. On voit de nos jours des « brus à l’occidentale » (dâu Tây) qui narguent et même maltraitent leur belle-mère. C’est un problème préoccupant : plusieurs journaux et revues ont ouvert des rubriques spéciales et publié des articles sur cette question.

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