CE QUE DIT LE VILLAGE DES PAMPLEMOUSSES

Le village Buoi au sud-ouest du lac de l’Ouest (Hô Tây) raconte beaucoup de choses aux Hanoïens d’un certain âge.

Hanoi-lac-Ouest

En réalité, Ke Buoi désignait plutôt une dizaine de villages relevant de plusieurs cantons. Là se situait le confluent d’une rivière dont le colmatage avait donné une bande de terre mamelonnée baptisée Go Ma (Mamelon des fantômes) où on décapitait les condamnés à mort. La population croyait que les jours de marché avant le Nouvel An (Têt), les fantômes revenaient des enfers pour faire des achats parmi les vivants, ce qui obligeait les marchands à vérifier la monnaie en jetant les sapèques dans une cuvette d’eau, l’argent infernal étant en papier flotterait. Une légende circule sur le Génie tutélaire de Buoi : il aurait été un marchand d’huile, jeté ou se serait jeté de son propre gré, dans le confluent. Cette immolation aurait sauvé les yeux gravement malades d’un roi des Lÿ.
Au temps de la colonisation, les Français appelaient Buoi « village de Papier ». Cet artisanat traditionnel nourrissait plusieurs villages qui se spécialisaient chacun dans la fabrication d’une espèce différente : papier absorbant pour écrire des idéogrammes avec un pinceau (giây ban), papier pour ordonnance royale (giây lênh), papier pour la fabrication de feuilles d’or (giây quy), papier jaune safran pour les brevets royaux décernés aux génies (giây sac ou giây nghê), papier pour emballage (giây moi)… La matière première essentielle était l’écorce du cây do (Rhammoneuron balansae) qui provient de la Moyenne Région.
Le métier était pénible. Les hommes broyaient les écorces (macérées et cuites) dans de grosses meules de pierre avec des pilons pesant plusieurs dizaines de kilos, le village retentissait de coups de pilon du premier chant du coq jusqu’à midi. La pâte à papier était diluée dans des réservoirs de bois contenant de l’eau et une sorte de sève servant de liant. Les femmes mettaient alors le produit obtenu dans des cadres en bois sur fond de treillis. Elles enlevaient au fur et à mesure les feuilles, mises sous presse pour extraire l’eau, puis séparées et séchées.
La soie noire dite linh est une autre spécialité de Buoi. Les jupes et les pantalons de linh étaient le dernier cri de l’élégance féminine au Nord du Vietnam. Ce tissu était vendu dans toutes les capitales de l’Indochine.
La soie et surtout le papier étaient écoulés dans le plus grand marché de la région (Marché de Buoi, du village Yên Thâi jadis exemplaire pour ses bonnes mœurs), terminus d’une ligne de tramway (supprimée depuis une dizaine d’années) traversant le vieux quartier de Hanoï avant de longer une route de trois kilomètres appelée par les Français « Route du village de Papier » (aujourd’hui Route Thuy Khuê). Près du marché de Buoi qui reste très animé avec ses six foires mensuelles, signalons le temple du génie- patron de la fabrication du papier, Thâi Luân.
Last but not least, ce qui contribue à la célébrité de la région de Buoi, c’est encore l’Ecole de Buoi (Truong Buoi), bien que cette dernière soit située plutôt sur le territoire du village Thuy Khuê. Fondée en 1907, sous le nom de Collège du Protectorat, elle fut d’abord consacrée à l’enseignement primaire supérieur. En 1930, elle se dota d’un cycle secondaire et devint le Lycée du Protectorat. Sous l’administration coloniale, elle fut avec le Lycée Albert Sarraut (destiné aux enfants des Français et des couches privilégiées indigènes) les uniques établissements d’enseignement secondaire dans le Nord du Vietnam. Les élèves de cette école ont fait preuve de patriotisme discret, parfois aussi explosif (boycottage du tramway, grèves de soutien aux lettrés militants Phan Châu Trinh, Phan Bôi Châu). Ils ont fourni la fine fleur de l’intelligentsia vietnamienne, celle qui a contribué efficacement aux deux guerres d’indépendance (1946-1954 et 1965-1975) et à la construction du pays dans tous les domaines.
Depuis 1945, le Lycée du Protectorat a changé d’enseigne, prenant le nom de Chu Van An, l’éducateur modèle du Vietnam. La relève est assurée.

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