NOS FRÈRES MAROCAINS

–          Allô ! C’est Hanoï ? Ici Rabat…

–          Oui, c’est Hanoï, qui est à l’appareil ?

–          Je suis Lucile Daumas, je voudrais parler à Monsieur Huu Ngoc.

–          Oui, je suis Huu Ngoc.

–          Excusez-moi, mon amie Nelcya Delanoë, écrivain et professeur à Paris X, m’a donné vos coordonnées. J’a pris la liberté de vous envoyer un coup de fil pour vous demander de faire un exposé sur la culture et l’histoire du Vietnam pour des élèves marocains de notre établissement à Rabat… ».

C’est ainsi que, deux mois après cet appel téléphonique de mars 2001, j’ai eu le plaisir de recevoir dans un service de notre ministère de la Culture à Hanoï une quarantaine de jeunes Marocains du lycée français Descartes, accompagnés de quelques professeurs français et de la documentaliste française Lucile Daumas, mariée à un professeur d’espagnol d’université. Ces grands élèves des classes préparatoires aux grandes écoles commerciales paient environ un tiers du voyage et du séjour au Vietnam tandis que le reste des dépenses est couvert par des compagnies du Maroc intéressées par la formation de futurs cadres. Les Marocains qui fréquentent un lycée français sont issus sans doute de familles aisées. Avant de choisir le Vietnam, ils ont pu faire des voyages d’étude en Nouvelle Calédonie et au Japon au cours de deux années précédentes.

C’est avec un intérêt fait de sympathie et de curiosité que les filles et les garçons venus d’un pays qui avait inauguré la première université du monde, – Karueein de Fez (IXe siècle) -, écoute l’exposé sur la culture et l’histoire d’un peuple du Sud-Est asiatique qui avait combattu avec leurs pères et leurs frères le colonialisme français. Au début de la résistance vietnamienne, vers 1948-49, au nom du président Hô Chi Minh, son ministre le Dr Pham Ngoc Thach a écrit un lettre à Abd el-Krim, leader du nationalisme marocain et maghrébin, appelant à la solidarité dans le combat : « Notre lutte est la vôtre et votre combat n’est en rien différent du nôtre ». Abd el-Krim a lancé un appel aux Maghrébins depuis la capitale égyptienne où il s’était réfugié : « Le colonialisme français qui a appauvri notre peuple et qui exploite cette pauvreté, ne mérite de nptre part, en tant qu’individus et groupes, que dédain et haine ». En 1950, le Parti communiste marocain envoya au Vietnam un cadre responsable Aomar Lahrech (alias Anh Ma ou Marouf), pour encadrer les combattants marocains, ralliés, déserteurs ou prisonniers et mener un travail d’agit-prop envers les soldats marocains du Corps expéditionnaire français (A. Saaf, Histoire d’Anh Ma,L’Harmattan, 1996).

Je travaillais en ce temps au Département général des Affaires politiques de l’Armée populaire du Vietnam, chargé du Bureau de rééducation des prisonniers de guerre européens et africains. Nous devions rédiger des documents à l’usage des P.G. Il s’agissait de leur montrer l’iniquité de la « sale guerre » qui se servait d’eux comme chair à canon. On ne leur demandait pas de tourner le fusil contre leurs anciennes unités, mais de lutter pour la paix et le rapatriement. Les camps de P.G. marocains furent particulièrement aptes à cette conversion.

A la bataille décisive de Diên Biên Phu (1954), les Nord-africains dont beaucoup de Marocains désertèrent au compte-gouttes pour finir par hausser le drapeau blanc, certains utilisant le terme « camarade » en levant les mains. Attitude politique démentant cette assertion : « Les Nord-africains désertaient ou résistaient, selon les mouvements de leur sensibilité simple et paysanne, leur sens du fatalisme et de la mort, du martyre coranique, il n’y avait pas de milieu » (J. Doyon, Les soldats blancs de l’Oncle Ho, Marabout, 1973).

Point n’est étonnant que nos jeunes lycéens de Rabat se sentent comme chez eux à Hanoï. Presque tous veulent revenir au Vietnam pour un plus long séjour, cinq jours ne suffisent pas à découvrir une culture si proche et si différente de la leur. Ghita Boo-Ihajdel, 19 ans, fille d’un professeur d’université et d’une pharmacienne, me confie : « Avant de venir ici, je m’attendais à trouver un pays très politisé, mis au pas, acharné au travail. Mes premiers contacts avec la réalité m’ont montré que seul le troisième point reste valable : à huit heures du soir, je vois des maçons bâtir en pleine rue. Le peuple me paraît ouvert, détendu, les jeunes filles en tunique flottante se pavanent en Honda, beaucoup plus libres que les filles de l’islam. J’ai découvert que la culture vietnamienne, bien qu’influencée par la culture chinoise est autre et que le Vietnam d’aujourd’hui doit relever un défi de taille ». Les autres lycéens ont à peu près la même question, les professeurs français aussi F. Grégoire, 35 ans, s’intéresse en particulier à la guerre américaine parce qu’il enseigne l’anglais et a lu beaucoup de documents américains à ce sujet. Lucile Daumas est très heureuse de pouvoir fêter ses 45 ans au Vietnam. A quinze ans, à Toulouse, elle avait manifesté contre les bombardements américains.

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