IL NE FAUT PAS DÉSESPÉRER DE NOTRE JEUNESSE

Ils sont cinq, des jeunes de 20 et 30 ans, une femme et quatre hommes : Trân Thi Biên, Nguyên Hai Phong, Lê Quôc Viêt, Nguyên Duc Binh, Ta Xuân Bac. De tempéraments différents, ils ont en commun certains traits : études supérieures d’histoire de l’art ou de préservation des sites historiques, vie matérielle difficile – leur traitement mensuel de nouveau fonctionnaire suffit à peine à couvrir les besoins quotidiens -, aspiration à une vie studieuse et motivée. Le hasard les a réunis au sein du même institut de recherche, pour le même travail, d’où la formation spontanée du groupe.

Ils doivent réaliser ensemble un projet patronné et financé par le gouvernement finlandais, le NBA. Voici ce dont il s’agit :

Jusqu’aux temps récents, le levé architectural de nos temples et pagodes, y compris des sculptures en relief, a été exécuté selon les procédés artisanaux, même pendant la période coloniale française.

Le NBA finlandais nous a initiés aux procédés scientifiques dans ce domaine. Tout en envoyant nos étudiants faire des stages à Helsinki, il a ouvert sur place des cours de courte durée pour former des cadres capables de manier un matériel sophistiqué. L’anglais leur a été aussi enseigné comme langue de travail et de recherche. Pour mettre en pratique les connaissances théoriques, les experts finlandais ont aidé les Vietnamiens à faire le levé architectural de deux temples. Pour achever le transfert technologique, ils ont chargé leurs étudiants de réaliser un projet d’exploration, d’enquête et de classification de dix anciens temples dans le Nord du Vietnam, y compris les provinces de Thanh H6a, Nghê An et Hà Tinh du Centre.

Le travail mené ensemble pendant trois ans sur des milliers de kilomètres, avec des moyens de déplacement de fortune, dans des conditions de privation inattendue, a forgé la camaraderie de notre groupe de « cinq mousquetaires », liés de plus en plus spirituellement par la joie de découvrir ensemble, jour après jour, l’éblouissant trésor artistique de leurs ancêtres.

Cette joie s’est muée en passion quand le clerc du groupe, Lê Quôc Viêt, versé en idéogrammes chinois, a soulevé l’idée qu’on pourrait dépasser un travail devenu routinier pour tenter une œuvre de création.

C’est ainsi qu’est né le projet : « L’homme dans les anciennes sculptures en relief ». Une fois l’idée conçue, ils se sont mis fiévreusement à la tâche, aiguillonnés par Tardent désir de livrer au public vietnamien leurs découvertes et de partager avec lui la fierté d’être les héritiers d’un patrimoine artistique insoupçonné. Leur impatience était d’autant plus grande que plus d’une sculpture sur bois était attaquée par l’humidité et les insectes et que même les pièces en pierre s’érodaient en plein air.

Comment dire la virtuosité du ciseau de l’artiste anonyme, la richesse et la variété des motifs. Sans compter les motifs végétaux et animaux, la galerie humaine présente des portraits typiques de l’ancienne société : mandarins, guerriers, lettrés, paysans, bûcherons, pêcheurs, moines, même immortelles et génies… Activités de la vie villageoise et scènes féeriques, tout y est. Chaque région a ses particularités.

D’innombrables épreuves cependant attendaient le groupe des cinq. Manque de fonds, il fallait faire des emprunts à tout venant. Manque de temps, il fallait solliciter des congés non payés. Fatigues du métier : s’agripper, à une hauteur de 8 m, à deux maigres échelles de bambou entrecroisées pour prendre le fac-similé d’un dessin gravé en creux sur la voûte d’une grotte, la reproduction sur papier spécial d’un monument, au milieu des rizières, détruite en un clin d’œil par une brusque averse…

Chaque fac-similé, reproduit à l’encre sur le papier traditionnel , est une petite œuvre d’art parce qu’il demande autant de flair artistique que de doigté pour pouvoir rendre les effets de creux et de relief.

La besogne est achevée. Il reste au groupe des cinq d’organiser une exposition et de publier un catalogue avant d’entamer des recherches en profondeur. Toujours le même handicap : un minimum de fonds nécessaire. Mais ils ne reculent pas.

Ne désespérons pas de nos jeunes.

Le cas de M. Hanh est assez caractéristique du soldat nord-vietnamien pendant la guerre américaine. De souche paysanne, il est né au village An Hung, rattaché depuis un an à la municipalité de Haïphong, ville portuaire. Dès l’âge de huit ans, tout en fréquentant l’école primaire, il entre en apprentissage chez un tailleur, son oncle. En 1950, la première guerre d’Indochine bat son plein. Haïphong est occupée par les troupes françaises. Le petit Hanh âgé de douze ans doit déjà gagner sa vie en travaillant à façon pour l’intendance de l’armée. En 1954, sa ville est libérée ainsi que le Nord Vietnam. Hanh est embauché par les tailleurs privés. A vingt ans, il se marie avec une paysanne de seize ans. En 1961, il commence son service militaire et reste dans l’armée jusqu’à 1972. On le destine à la Marine, puis à l’Aviation, il demande à être muté dans une brigade de paras. Après un entraînement de six mois, il devient chauffeur. Quand LUS Air Force déchaîne les bombardements, il sert dans le transport des munitions sur la fameuse piste Hô Chi Minh. En 1967, la bataille fait rage sur la route N°9, près du 17e parallèle. Les B.52 bombardent jour et nuit aux coordonnées. Les produits chimiques US assassinent la forêt vierge et mettent à nu la piste Hô Chi Minh. Commissaire politique d’un bataillon de 124 camions, Hanh commande directement 12 voitures volontaires pour transporter les nouvelles fusées DKB vers Tân Canh, dans la province Quang Tri ; il frôle la mort plusieurs fois, mais par miracle il s’en tire toujours. Il a accompli vaillamment sa mission et reçoit la Médaille du Combattant de la Libération. Mais c’est au moment du regroupement que son bataillon est presque décimé par les B.52.

Je n’ai plus revu que les rares frères d’armes, me confie le lieutenant Hanh entre deux coups de pédales.

Lui même a été blessé : un éclat de bombe près de l’occiput et des billes d’une bombe à fragmentation dans l’aisselle. On le guérit au bout de six mois de traitement mais toutes les billes n’ont pas été extraites. L’une d’elles restée dans le corps, s’y déplace et est arrivée maintenant au ventre.

Je n’en souffre pas, me dit-il, mais ça me démange. Comme on manque de cadres expérimentés, Hanh accompagne les convois de camions vers le Sud jusqu’à sa démobilisation en 1972. Dans le civil, il travaille pour un atelier de fabrication de membres artificiels pour les amputés. Devenu menuisier, il taille des talons, des cuisses, des bras, des mains en bois, le plastique étant encore peu usité. En 1976, bénéficiant du statut d’invalide, A obtient la retraite anticipée.

La vie familiale ne lui sourit guère. Quand il quitte l’armée, sa femme l’abandonne pour un autre homme. Son premier fils vit d’expédients en Allemagne, son deuxième fils s’est compromis dans une affaire de meurtre, sa fille a fait un mariage morose. Lui-même se remarie avec une fonctionnaire retraitée. Leurs deux pensions ne suffisent pas pour vivre décemment ; ils ont un garçon d’un an à nourrir et une masure. C’est pourquoi le lieutenant pédale le cyclo-pousse pour gagner un salaire d’appoint.

Les guides de voyage au Vietnam conseillent : « Le cyclo-pousse que l’on trouve à chaque coin de rue reste le moyen de transport urbain le plus pratique ». Combien de touristes étrangers s’intéressent au sort de ceux qui les promènent ainsi dans la ville ?

Hanoï compte sans doute des milliers de pédaleurs de cyclo-pousse. Le gros du contingent est constitué de professionnels et de paysans venus de Nam Hà et de Thanh Héa pendant les périodes de soudure. A eux se joint un petit nombre de fonctionnaires, d’étudiants et même d’intellectuels qui cherchent à gagner un extra. C’est un signe des temps, puisque dans la société traditionnelle, aucun homme qui se respectait n’aurait osé exercer ce métier, surtout à l’époque du pousse-pousse. Le tireur de pousse appelé « coolie-pousse » par les colons et les mandarins figurait avec la prostituée au bas de l’échelle sociale. Au début de la Révolution de 1945, les autorités municipales avaient interdit le cyclo-pousse, jugé moyen de transport indigne, privant ainsi d’emploi des milliers d’hommes. On est revenu à une politique plus réaliste depuis ces dernières décennies, surtout pour faire face à l’explosion démographique des villes après l’instauration du marché libre.

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