LA JEUNESSE ET LES TRADITIONS

« La guerre de résistance contre les Français, et même celle contre les Américains sont loin maintenant. Les combattants de ces époques sont des vieillards aux cheveux blancs, faibles et malades. Il en va de même pour VHistoire de Kiêu qui les séduit beaucoup moins qu’un air de rock. (Vu Quân Phuong, « Coup d’œil rétrospectif sur la poésie contemporaine », Revue Van Nghê, novembre 1995).

Dans ce passage d’un poète et critique, je voudrais souligner la remarque mise entre parenthèses : il en va de même pour l’Histoire de Kiêu qui les séduit beaucoup moins qu’un air de rock. En vérité, elle m’a un peu intrigué. Je pensais que le Kiêu, l’immortel chef-d’œuvre national du poète Nguyên Du (XVIIIe siècle), survivait à tous les goûts et à toutes les modes, puisqu’il est la trame même de l’âme vietnamienne. Quelqu’un a dit non sans raison :« Tant que le Kiêu durera, notre langue durera. Tant que notre langue persistera, notre nation vivra ». La tiédeur des sentiments des jeunes générations me donne un coup au cœur. J’en parle à mon ami, le poète Trân Lê Van, qui me dit : « N’espérons pas que la génération du disco et des computers réserve la même ferveur au Kiêu que la nôtre, et encore moins que celle de nos pères. Nos filles n’endorment plus leurs enfants en chantonnant les vers du Kiêu ; on ne consulte plus le Kiêu comme un oracle ; les poètes ne passent plus leur temps à pasticher le Kiêu. Mais je ne crois pas pour autant que les vers du Kiêu n’émeuvent plus nos jeunes, surtout les vers qui parlent d’amour. Il y a deux ans, on m’a demandé de parler du Kiêu aux élèves d’une école primaire de campagne à Chuong My (Hà Tây). Eh bien, ces enfants de 13 à 15 ans ont bu mes paroles pendant plus d’une heure, grisés par mes citations.

Après la causerie, les questions fusèrent de toutes parts. Il appartient aux générations aînées de révéler aux cadettes les beautés cachées dans ce trésor. La qualité de notre enseignement littéraire baisse sensiblement, hélas !

Parmi les poètes de la jeune génération, ceux qui ont reçu une assez bonne formation classique restent attachés à la tradition poétique nationale représentée par Nguyên Du. Au lieu de copier servilement le formalisme occidental, ils sauront trouver dans le Kiêu des vers d’une facture tout à fait moderne, forme et fond. Et c’est cela qui assure l’immortalité du chef-d’œuvre ».

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Quelques jours après ma conversation avec Trân Lê Van, il m’est arrivé de donner un cours sur la culture vietnamienne au Centre franco-vietnamien de formation à la Gestion. La classe comprenait trente étudiants, avec une moyenne d’âge de vingt-cinq ans. Je leur ai posé deux questions : « Aimez- vous le Kiêu ? Même si vous n’aimez pas le Kiêu, êtes-vous sensible à la beauté de quelques-uns de ses vers » ? A la première question, dix étudiants ont répondu par l’affirmative. A la seconde, tous les trente ont dit oui.

Le test m’a rassuré, d’autant plus que j’ai vu, durant une pause de dix minutes, deux couples d’étudiants engager au fond de la salle de classe une partie de volant traditionnel. Aucun jeu n’est plus simple et meilleur marché que le volant vietnamien – un véritable jeu du Tiers-monde. Il suffit de se procurer un petit rond en caoutchouc, en métal, ou en bois, et quelques plumes. Pas même besoin de raquette. Le volant est lancé et renvoyé essentiellement par les pieds, au besoin par toutes les autres parties du corps, sauf les mains, ce qui suppose une dextérité et une agilité propres aux Asiatiques en général plutôt minces. A part quelques emprunts au volley-ball, le jeu du volant avec toute sa virtuosité se pratique au Vietnam comme il a été pratiqué depuis la nuit des temps.

Il ne faut donc pas désespérer de notre jeunesse.

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