JOUIR DE SA VIEILLESSE

« Naissance, vieillesse, maladie et mort », tel est le cycle de l’être humain selon le bouddhisme. Comment pourrait-on jouir de la vieillesse quand elle est accompagnée d’une kyrielle de maladies, du dépérissement de toutes ses facultés, du grand départ des êtres chers, sans parler des ennuis causés par ses enfants et petits-enfants ? En particulier, les Vietnamiens âgés établis à l’étranger souffrent plus de la solitude que leurs compatriotes dans le pays.

Le septuagénaire Trân Van An se confie ainsi dans un journal : “La société traditionnelle du Vietnam vénère les personnes âgées et adore les enfants. Une personne âgée habite en général avec la famille de son fils aîné pour contribuer aux soins donnés aux petits-enfants”. Au sujet des vieillards en France, mon amie professeur Janine Gillon vient de m’écrire : « Après la canicule de l’été 2003, qui fut fatale à bon nombre de personnes âgées, il y eut à Paris une campagne de sensibilisation au triste sort des « Seniors ». Un peu avant Noël, les murs du métro furent recouverts à peu près ceci : « Jules Machin, 82 ans, sera seul le soir de Noël. Rendez-lui visite afin qu’il oublie un instant que la vie ne fait pas de cadeau ».

C’est la formulaire « la vie ne fait pas de cadeau » qui agace mon amie Gillon. Avec son interprétation philosophique de la vie, elle n’y croit pas :

« Je suis aujourd’hui dans la 73e année de mon existence, donc presque aussi vieille que Jules Machin, ce qui me donne assez d’autorité pour affirmer haut et fort que, si ! La vie fait des cadeaux. Encore faut-il les apercevoir, les saisir et les faire fructifier. A moi, la vie a fait des cadeaux. Beaucoup. Des gros et des petits, de très coquins et d’autres sublimes : certains complètement inattendus, d’autres patiemment espérés. Tous, éphémères ou durables, m’ont enchantée. Bien sûr, comme Jules Machin et tant d’autres, j’ai reçu des coups. Très durs parfois. J’ai eu des plaies et des bosses, des écorchures aux genoux et des bleus à l’âme. Il m’a fallu parfois du temps pour panser mes blessures ; il en est qui n’ont toujours pas cicatrisé. Qui, sans doute, ne cicatriseront jamais : mais malgré tout, je suis reconnaissante à Dame la vie pour tous les cadeaux qu’elle m’a faits. D’ailleurs, les coups les plus durs, ce n’est pas la Vie qui les a assenés, mais la Mort. La Mort est toujours méchante. Fatale et méchante. La Vie sait être généreuse et bonne. Et belle ! Et d’ailleurs, le premier cadeau qu’elle nous fait, la Vie, n’est-ce pas de se donner à nous ? Etre vivante et bonne vivante, à 73 ans, pour moi, c’est déjà cadeau ! Même si c’est au prix d’instants de lassitude et de quelques rides disgracieuses, ou même de méchants rhumatismes ».

Cette profession de foi, loin de relever d’un optimisme à la Candide, découle d’une certaine sagesse orientale et d’un engagement social et culturel fortement motivé. C’est ainsi qu’elle considère comme « somptueux » le cadeau que la vie lui a donné il y a une décennie : un pays à découvrir et à aimer, le Vietnam. Eurasienne de mère vietnamienne, elle a fait neuf séjours au Vietnam entre 1993 et 2002. Elle y a travaillé, y a fait des rencontres plus qu’intéressantes, y a dormi et rêvé, s’y est baladée et s’y a pédalé. Elle y a visité des villages cachés derrière leurs haies de bambous, y a assisté à des mariages et à des fêtes printanières, y a mangé du serpent et du chien. Et surtout, elle y a travaillé énormément. Le superbe cadeau qu’elle a rendu à la Vie et à sa Patrie d’adoption, c’est une collection de nouvelles et de romand vietnamiens qu’elle a traduits en français, avec ses amis vietnamiens.

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