LAGÉNÉRATION DES EIGALES

Un assez grand nombre d’adolescents vietnamiens, surtout des citadins assez aisés, sont éblouis par les Hondas, les Canons, les Sonys, les Toyotas… Ils pensent que le Japon est un pays de cocagne par la grâce de Dieu. Ils ignorent ce qu’il a fallu de sueur et de larmes, d’intelligence et d’énergie aux Japonais, pour aboutir au niveau de vie actuel.

Même dans le pays du Soleil levant, il existe une couche d’adolescents « jouisseurs » qui ont oublié le pénible passé de leurs aînés, pères et grands-pères.

Des sociologues y distinguent deux générations : celle des fourmis et celle des cigales.

La première avait goûté aux malheurs de la guerre, à la honte de la défaite, à l’austérité des années de reconstruction : elle ne demande pas beaucoup.

La seconde a grandi dans la prospérité et l’abondance des années 60, elle a soif de plaisirs, elle se montre exigeante par exemple en matière de marchandises de consommation. Pour la première génération, avoir de la bière à consommer, c’est déjà beaucoup, n’importe laquelle. La seconde génération demande de la variété dans les bières pour répondre aux goûts différents.

D’après The Economisé « On a inventé le terme sinjinrui (race nouvelle) pour désigner une partie des jeunes nés après 1960. De haute taille, ils aiment à se bagarrer dans les rues, et parfois malmènent leurs maîtres. Les plus de cinquante ans se plaignent de leur sans-gêne. Une enquête faite dans certaines écoles de Tokyo montre que 22% des garçons et 23% des filles entre 15 et 18 ans boivent de l’alcool. La jeune génération veut que le travail soit accompagné de plaisir, elle aime les produits de luxe, fréquenter les restaurants chic, prendre plus de repos » (5 décembre 1987).

L’institutrice Ogi Naoki remarque que l’égoïsme se développe chez les enfants : « Il y a des élèves de ma classe de troisième qui habitent des maisons séparées par une distance de 50 à 100 mètres. Quand je demande à quelqu’un d’apporter une leçon à son camarade absent, il répond qu’il ne connaît pas l’adresse de ce dernier. A peine rentré de l’école, l’enfant doit se précipiter vers une « classe complémentaire ou aller étudier le piano ».

Les enfants grandissent dans l’atmosphère des ordinateurs et des jeux électroniques. Obsédés par les chiffres, les figures et les signes, ils gambadent moins, s’absorbent dans les romans de science fiction, ont moins de vrais contacts humains. Ils laissent trop rapidement derrière eux la véritable enfance, celle des contes de fées, du rêve et de l’imagination poétique. La courtoisie et la politesse traditionnelle s’estompent.

Telle se présente la génération des cigales japonaises. Et celle du Vietnam, comment est-elle et depuis quand est-elle apparue ?

Il me semble que la génération des fourmis « grands-parents » du Vietnam est celle de plus de 60-70 ans, qui a participé à la Révolution de 1945 et aux deux guerres de résistance contre les Français et les Américains (1945-1975) ; chaque couple a en général trois enfants.

La deuxième génération de fourmis, celle des parents, a aujourd’hui 40- 50 ans. Elle a vécu la guerre américaine et en général a deux enfants (la planification familiale est de rigueur).

La génération des cigales, née depuis le retour de la paix (1975) comprend les moins de vingt ans. Elle ignore les souffrances de la guerre, les privations des longues années du régime des cartes de rationnement.

La politique de rénovation (1986) a apporté un bien-être relatif et un afflux, surtout dans les villes, d’articles étrangers propres à la société de consommation (réfrigérateurs, télés, radiocassettes, Hondas et autres marques, produits laitiers occidentaux, etc.).

Les cigales vietnamiennes et les cigales japonaises se rejoignent en plusieurs points : recherche des plaisirs, manque de sens communautaire, peu de respect pour les traditions, domination de la machine et de l’électronique.

Pourquoi un tel état au Vietnam ?

Le problème est trop complexe pour être traité ici.

Permettez-moi de n’en soulever qu’un point : l’éducation des cigales par les fourmis. Soucieux d’épargner à leurs enfants les peines et les privations dont ils avaient souffert pendant leur enfance, les parents-fourmis se dépensent sans compter pour leur assurer une nourriture sophistiquée (produits laitiers importés, bonbons vitamine, etc.), le confort moderne (climatiseur, réfrigérateur, télé, cyclomoteur, etc.) et une instruction soignée (devoirs et leçons toute la journée, cours particuliers de toutes sortes, parfois pas de dimanche).

On fabrique ainsi des fils et des filles à papa plus ou moins égoïstes, inadaptés, sans caractère. *”

Une dernière remarque. Les cigales japonaises peuvent au moins se justifier : la société de consommation est la leur, elle est le produit de l’économie post­industrielle de leur pays, alors que les cigales vietnamiennes vivent dans un pays du Tiers Monde qui est encore bien loin d’engendrer une société de consommation. Elles doivent se tremper pour un avenir qui ne sera pas aisé.

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