LES ANCIENS CAMARADES D’ÉCOLE

Pour certains anthropologues, les cultures asiatiques dont fait partie la culture vietnamienne appartiennent au groupe des « high context cultures » marquées par la prédominance de la communauté.

Au Vietnam, depuis la fin de la guerre en 1975 et surtout avec la passage à l’économie de marché et l’ouverture – mesures découlant de la politique de rénovation – l’individualisme bat en brèche la pensée et la pratique collectivistes. Pour lutter contre les excès de cette tendance, s’est dessiné u mouvement spontané de retour aux valeurs traditionnelles, entre autres à 1 camaraderie d’école.

Dans l’ancien Vietnam, l’enseignement dispensé en idéogramme chinois était assuré par des maîtres privés (thày dô). En général, lé candidat recalé ou reçu à un examen mineur se faisait maître d’école dan son village. Parfois, un brillant lauréat le faisait aussi parce qu’il ne voulait pas s’engager dans le mandarinat. Les émoluments très modestes étaient payés grâce aux contributions de la population ou du chef de famille dans le cas du préceptorat. Les disciples étaient liés au maître par des liens sacrés. Ils fondaient des associations de disciples (hoi dong mon) pour veiller sur le maître, célébraient les anniversaires de mort de la famille du maître, honoraient sa mémoire après son décès. Dans certains cas, si plusieurs disciples réussissaient dans la vie, leur association cotisait pour acheter des rizières ou construire une maison. Sous l’administration coloniale française, le vaste réseau d’enseignement public faisait du sacerdoce du maître un métier. Le respect du maître, bien qu’affaibli, ne se perdait pas.

Depuis la Révolution de 1945, la démocratisation des mœurs a raccourci la distance entre le maître et l’élève. En général, les liens entre maître et élèves, entre camarades de classe et d’école, se sont relâchés, en partie à cause des ravages de l’économie de marché.

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Le retour à la camaraderie de classe et d’école marque depuis quelques décennies les générations de plus de quarante ans, surtout les vieilles gens qui, dans une société de plus en plus mercantile ont la nostalgie de l’âge d’innocence, de la franche camaraderie. C’est ainsi que se sont constitués plusieurs types d’associations (ou de petits groupes) d’anciens camarades. Elles englobent tous les anciens élèves d’un même établissement, par exemple du Lycée du Protectorat et du Lycée Albert Sarraut à Hanoï, les camarades de la même promotion ou liés par des affinités personnelles.

Ce qui diffère de ces nouveaux rassemblements des associations de disciples de l’ancien temps, c’est que la note sentimentale semble plus accentuée sur les relations entre camarades que sur celles entre maîtres et élèves. Pour disposer de plus de liberté, certains groupes n’invitent pas les maîtres à la réunion annuelle – en général au premier mois lunaire, après le Têt – ou bien ils n’invitent que quelques maîtres qu’ils estiment particulièrement bien. Ce sont les associations et petits groupes d’anciens élèves des écoles secondaires qui recueillent le plus d’adhérents.

Autre signe des temps, les condisciples se sont trouvés dans des camps adverses au cours des deux guerres. Nombre d’entre eux ont choisi d’habiter à l’étranger. Il arrive que deux associations d’anciens camarades de la même école voient le jour au Vietnam et aux USA ou en France. Les différences idéologiques s’estompent, on se tend la main à travers les océans en souvenir de la camaraderie scolaire d’antan.

Je viens de recevoir deux bulletins émanant de deux associations d’anciens élèves des écoles secondaires de Nam Dinh et de Yên Mô, l’un au Vietnam, l’autre aux Etats-Unis. L’histoire de ces établissements reflète en raccourci l’histoire contemporaine du Vietnam. Le lycée de Nam Dinh a continué de fonctionner après la Révolution de 1945 (qui avait mis fin à la colonisation française) jusqu’à la fin de 1946, quand éclata la guerre de résistance. Alors que les troupes françaises réoccupaient la ville, il fut transféré dans la province voisine pour devenir le lycée de Yêp Mô. Un nouveau lycée s’ouvrit dans la zone occupée à Nam Dinh, avec une partie des anciens élèves. Première séparation politique entre les condisciples, aggravée par la division du pays après les Accords de Genève de 1954. Beaucoup d’anciens élèves de Nam Dinh et de Yên Mô assumèrent de hautes fonctions politiques ou militaires à Hanoï et à Saigon. A la fin de la guerre américaine, eut lieu l’émigration à l’étranger d’une fraction de ceux habitant le Sud. Plus de vingt ans ont passé. La voix de l’ancienne école, de la tradition éducative a parlé, elle a rapproché les anciens condisciples des deux côtés de la barricade.

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