LES FEMMES CÉLIBATAIRES AU VIETNAM

Mon amie Lê Thi, chercheuse spécialisée dans le domaine de la femme et de la famille, vient de m’offrir son dernier ouvrage : « La vie des femmes célibataires au Vietnam »… Elle a pris soin de donner les limites de son travail : « Nos connaissances sur la vie des femmes célibataires ne sont pas nombreuses. Elles ne peuvent refléter la situation dans tout le pays, en particulier dans le sud du Trung Bô et le Nam Bô (au Sud du pays), même en ce qui concerne les cas typiques ».

Malgré cette réserve, le problème soulevé par Le Thi est d’une actualité brûlante et présente un intérêt social évident. Le sujet reste un peu tabou dans une société encore marquée par le confucianisme malgré de profonds bouleversements causés par la révolution, la guerre, la politique de rénovation et les débuts de la mondialisation.

Pour mener son étude, l’auteur s’est basé surtout sur les résultats des enquêtes réalisées par plusieurs organismes dans des entreprises forestières de Phü Tho, Tuyên Quang, Hà Giang…, des fermes d’Etat de Hôa Binh, des villages de Soc Son (banlieue de Hanoï), de Thâi Nguyên, de Quang Nam où se sont réinstallées des femmes de la Jeunesse d’avant-garde ayant servi sur le front du Sud Laos, et en particulier au fameux village Loi de Nghê An. Cette dernière agglomération s’était formée spontanément au milieu des rizières désertes il y a plus de deux décennies. Un groupe de mères célibataires s’y étaient rassemblées pour fuir l’hostilité et les railleries de leurs hameaux. La célébrité de Loi lui a attiré tant de journalistes, reporters, photographes et chercheurs que certaines habitantes ont traîné leurs pénates ailleurs.

Par rapport aux femmes musulmanes de certains pays, le sort des Vietnamiennes semble bien plus enviable. La vie des Vietnamiennes célibataires en général est pourtant un tissu de difficultés matérielles et surtout de souffrance morale.

Lê Thi nous communique des chiffres de 1999 donnés par le Service général des statistiques.

Parmi les célibataires hommes et femmes, le nombre de femmes célibataires (y compris les veuves, divorcées, épouses séparées, etc.), est beaucoup plus élevé que celui des hommes : 84,27% contre 15,73% ; le nombre de veuves en ville (87,28%) est plus élevé que celui des veuves à la campagne (86,28%). Parmi les femmes célibataires, il y a plus de divorcées à la campagne (72,10%), qu’en ville (70%), plus d’épouses séparées en ville (72,10%) qu’à la campagne (71,55%). Le pourcentage de veuves est le plus élevé (87%). Cela s’explique par le nombre élevé d’hommes fauchés par la guerre, d’autre part beaucoup de veuves ne veulent pas se remarier alors que les veufs le font sans attendre longtemps.

Tandis que le célibat est chose normale dans les pays d’Occident, il est considéré comme anormal dans le Vietnam traditionnel. La femme célibataire souffre dans son for intérieur d’un complexe, le sentiment absurde du péché. Plusieurs raisons expliquent ce phénomène qui affecte gravement sa tpsychologie et son comportement social. En premier lieu, l’influence persistante quoique affaiblie du confucianisme, surtout à la campagne. La femme est conçue comme un instrument de procréation chargée d’assurer la pérennité familiale. La femme sans mari, sans enfant, est mise tacitement au ban de la société. Certaines pratiques sociales perdurent : les veuves ne se remarient pas pour se consacrer à leurs enfants et à leurs beaux-parents ; pour les divorcées, ce sont les enfants qui comptent (certaines craignent un malheureux remariage, les actes de violence maritale ne manquent pas, surtout à la campagne), de même que le mépris de la femme, – à 26-27ans à la campagne, à 30 ans en ville, la femme sans prétendant est comparée à une « marchandise invendable ». Les mères non mariées sont mal vues. Les tendances libérales du féminisme occidental ont cependant commencé à gagner du terrain, surtout en ville.

La mentalité passive des femmes célibataires elles-mêmes aide à la persistance d’une opinion surannée. Beaucoup d’entre elles pensent que leur célibat forcé est dû à la fatalité. Certains cadres de village expliquent plutôt les cas de célibat pour l’attitude trop réservée des femmes célibataires auxquelles manquent les occasions de contacter librement les hommes. Au village, plus d’une fille a raté l’union conjugale à cause des parents autoritaires. Il faut compter aussi les victimes de la guerre, les femmes travaillant pour l’entretien de routes bombardées, les ouvrières des fermes d’Etat et des entreprises forestières sans personnel masculin.

Lê Thi conclut son étude :« Le peu de femmes (en ville) choisissant le célibat ont un travail stable, des moyens financiers indépendants. Ce sont des doctoresses, des ingénieurs, des journalistes, des directrices de compagnie… Elles vivent selon leur désir, attachées à leur profession. Mais ces conditions manquent à la majorité des Vietnamiennes célibataires… Elles sont tenaillées par de multiples soucis : riz quotidien, toit qui laisse filtrer la pluie, pas d’électricité, aucun divertissement. Pour elles, le célibat n’est pas volontaire mais imposé. Elles souhaitent que leur grande famille (parents, et proches) et la communauté leur viennent en aide ».

Un difficile travail idéologique doit être mené pour que la société et les femmes célibataires elles-mêmes mettent fin à des préjugés confucéens discriminatoires, sans parler des mesures administratives efficaces.

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