LES INTELLECTUELS ALLEMANDS PARTISANS DE HÔ CHI MINH

Au cours de la guerre de résistance contre les colonialistes français (1946- 1954), je faisais dans l’armée le travail d’explication politique et culturelle auprès des ralliés et prisonniers de guerre européens et africains. Je me suis intéressé particulièrement aux Allemands, ayant été plus ou moins attiré par la culture germanique.

Mon premier contact avec les Allemands eut lieu en 1950, dans la jungle du Viêt Bac où était installé le P.C. de la Résistance. Quelques dizaines de ralliés allemands attendaient leur rapatriement en Allemagne de l’Est. Ils me frappèrent par leur jeunesse, entre 25 et 30 ans. Ils avaient eu entre 17 et 25 ans quand ils s’étaient enrôlés dans la Légion étrangère française après la débâcle nazie de 1945 ; bouleversés par les événements, sans attache, sans argent, ils l’avaient fait dans un moment de détresse. De 1946 à 1954, 1325 légionnaires désertèrent vers l’Armée populaire du Vietnam (chiffre cité par H. Schiltte), je pense que la moitié d’entre eux devaient être Allemands. Contrairement,à ces épaves, une douzaine d’intellectuels allemands passèrent au service de Hô Chi Minh (certains prendraient le prénom Hô Chi) avec une forte motivation démocratique. En 1939, quand la guerre éclatait en France où ils avaient vécu comme réfugiés politiques, ils furent détenus par le gouvernement français comme tous les autres ressortissants allemands. Pour sortir de prison, ils s’étaient engagés dans la Légion étrangère basée à Sidi Bel-Abbès. En 1941, afin de les soustraire aux représailles nazies après la victoire allemande, Weygand expédia une centaine de légionnaires allemands anti-nazies au Vietnam, via Madagascar. Nos intellectuels progressistes dans ce groupe n’ont pas tardé à découvrir le mensonge de la propagande française qui faisait passer les Viêt Minh détenteurs du pouvoir pour des pirates à la solde des fascistes nippons. En réalité, les Français d’Indochine s’étaient soumis aux Japonais. Le peuple vietnamien luttait pour son indépendance. Les intellectuels allemands transfuges servirent d’abord avec enthousiasme la résistance vietnamienne, dans la propagande, la technique et l’armée. Mais au fil des années, ils n’ont pu s’adapter à l’évolution politique vietnamienne (surtout avec la réforme agraire, les cours politiques). Sur leur demande, ils ont été rapatriés en Allemagne de l’Est.

Parmi ces intellectuels allemands « engagés », celui que je connais le mieux est E. Borchers, alias Chien Si. Né en 1906 d’un père allemand (tourneur devenu militaire de carrière désenchanté) et d’une mère française, il a dû avec ses parents quitter l’Alsace rendue à la France après 1918 pour s’établir en Allemagne. Sous l’influence du pacifisme de son père, il a milité dans les cercles gauchistes quand il était étudiant. Afin d’éviter les représailles nazies, il s’est exilé à Paris pour mener des études romanes et littéraires en 1933, gagnant sa vie comme libraire. Au lendemain de la déclaration de guerre allemande, il dut s’engager dans la Légion pour sortir de la prison française. C’est ainsi qu’il débarqua à Viêt Tri (Vietnam) en 1941. Avec deux camarades compatriotes, il créa tout de suite une cellule communiste dans la Légion. Après la Déclaration d’indépendance du Vietnam (le 2 septembre 1945), ils furent libérés secrètement de la Citadelle de Hanoï où ils avaient été emprisonnés avec tous les ressortissants français après le coup de force japonais du 9 mars 1945. Chien Si collabora au journal révolutionnaire Le Peuple et créa le Wqffenbrucder pour le travail d’agit-prop auprès du Corps expéditionnaire français. Il fut promu lieutenant-colonel de notre armée.

Je me suis lié d’amitié avec Chien Si au Viêt Bac. Nous visitions ensemble le camp de ralliés et de prisonniers de guerre européens et africains. Nous parlions souvent de culture. Il m’initiait à la langue et à la culture allemandes. Après 1954, nous avons regagné Hanoï libérée. Chien Si a travaillé comme représentant de l’ADN, agence d’information de la République démocratique allemande. En 1966, il a demandé à s’établir avec sa famille à Berlin où il devait travailler pour Radio Berlin jusqu’à sa retraite.

Il mourut à Berlin-Ouest en 1989. Je garde de Chien Si le souvenir d’un intellectuel ouvert, amoureux de littérature et de philosophie, et surtout d’un homme doux, serviable, aimant ses six enfants, ayant beaucoup d’égards pour   sa femme vietnamienne, paysanne traditionnelle aux dents laquées et chiquant du bétel. Le Vietnam lui était cher. Il était épris des plats vietnamiens, surtout du banh chung. Il portait toujours avec lui une montre donnée par Hô Chi Minh (avec une signature du président).

Parmi les légionnaires intellectuels de culture allemande qui épousaient la cause vietnamienne, citons encore R. Rchroeder (Lê Duc Nhân), E. Frey (Nguyen Dân), Autrichien, W. Ullrich (Hô Chi Tho), Autrichien, G. Wenzel (Duc Viêt).

J’ai croisé par hasard Lê Duc Nhân au cours d’une mission dans un village du delta du fleuve Rouge, à Hà Nam. Nous nous sommes arrêtés un moment pour bavarder. C’était en 1947, au début de la Résistance. Il parlait un français très châtié. Plein d’enthousiame, il discourut comme un torrent. Né en 1911 à Koeln, R. Schroeder avait été un étudiant brillant, qui aurait pu devenir un Doktor germanique. Plus ou moins existentialiste, il avait opté pour le marxisme. Adopté par la résistance vietnamienne, il travailla pour la propagande, la radio « La Voix du Vietnam », il commanda le Détachement Tell regroupant quelques dizaines de transfuges étrangers pour la propagande armée. En 1951, il rentra en Allemagne de l’Est et enseigna l’allemand et l’histoire dans un lycée. Aux prises avec des difficultés politiques, il passa en Allemagne de l’Ouest avec sa femme (1959) et y mourut (1977).

Né en 1915, Nguyên Dân (E. Frey), d’origine juive-hongroise, a d’abord servi au Vietnam comme instructeur militaire. Atteint de mégalomanie, il s’est cru désigné par Dieu pour combattre le Mal. Rapatrié en 1951, il s’est converti au catholicisme, s’est mis à boire et à jouer. Il mourut à Vienne en 1994.

Ainsi, le hasard a laissé une trace allemande dans l’histoire du Vietnam, de la France, de l’Allemagne et de l’Autriche.

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