L’INVITÉ DE MAQUE DU PRÉSIDENT HÔ

C’était en 1946, plusieurs mois après la Révolution d’Août 1945 qui avait mis fin à quatre-vingts ans de domination étrangère. Période critique parce que le pays devait faire face à la reconquête française.

Vu Dinh Huynh, secrétaire particulier et officier d’ordonnance du Président Hô Chi Minh, raconte :

« Un après-midi, à la fin des heures de travail, l’Oncle est venu me chercher à mon bureau. Il m’a dit : « Je vous prie d’aller inviter pour moi un lettré confucéen érudit, homme de la Grande Cause »… Le Président Hô a offert au vieux lettré Hô Phi Huyên un repas frugal mais combien amical, comme cela convenait à deux esprits en parfaite communion… Il lui a demandé de se joindre au gouvernement pour servir le pays. Mais très malade, sentant sa fin assez proche, Huyên a décliné l’offre. Il estimait que nombre de lettrés de la vieille garde avaient déjà assumé la lourde responsabilité des affaires de l’Etat tels Huynh Thuc Khâng, Nguyên Van Tô, Bùi Dang Doàn. Mais la flamme du patriotisme l’habitait toujours. Au moment de la séparation, il a recommandé au Président : « Prenez soin de vous-même, Monsieur le Président. Dans la conjoncture actuelle, notre pays doit traverser des épreuves terribles : abandonner la capitale pour préserver la souveraineté nationale, mener une longue résistance… ». Ses prédictions devaient se réaliser. Rentré à sa province pour se soigner, le sage est mort le 25 décembre 1946, une semaine après le déclenchement de la guerre française.

Hô Phi Huyên, alias Hô Phi Thông, est né en 1879 au village de Quynh Dôi (dans le Nghê An natal de Hô Chi Minh), pépinière de docteurs et de licenciés de l’ancien régime et d’âmes généreuses. L’ancêtre du clan familial des Hô, Hô Hung Dât (Xe siècle) s’était distingué par ses services rendus au roi Dinh Tiên Hoàng dans l’œuvre d’unification nationale au temps des Douze seigneurs de guerre. Le père de Hô Phi Huyên, licencié ès humanités, avait lutté contre les Français dans les rangs du mouvement des lettrés Cân Vuong. Lui-même a été reçu licencié ès humanités en 1900, au même concours que le fameux révolutionnaire Phan Bôi Châu. Refusant le mandarinat sous le protectorat français, il s’est consacré à l’enseignement, à la médecine traditionnelle et à l’étude. Son école privée, traditionnelle par la forme, s’est déjà modernisée dans son programme avec l’enseignement non seulement des caractères chinois, mais encore de l’écriture vietnamienne romanisée, des mathématiques, du dessin, des exercices physiques, du jeu d’échecs. Elle était sous-tendue par le patriotisme. Hô Phi Huyên a subi l’influence des Tân Thu (Nouvelle littérature), traduction en chinois d’œuvres du siècle des Lumières français. Vivant avec le peuple, il l’a aidé à lutter contre la tyrannie des notables de village et à assainir la vie à la campagne. Son ouvrage capital est Nhân dao quyên hành (Poids et mesures de l’éthique), rédigé en idéogrammes chinois vers 1920 et paru en vietnamien en 1934-36. Ne comptant qu’une centaine de pages, mais d’une grande densité spéculative, il nous permet de formuler les premières remarques suivantes sur Hô Phi Huyên :

Par la démarche de sa pensée, élaboration d’un système global de connaissances, de jugement et d’actions, il peut être considéré comme un philosophe, chose assez rare parmi les lettrés de l’ancienne école qui se contentaient souvent d’un travail d’exégèse du confucianisme, du bouddhisme, du taoïsme.

Sa philosophie relève du néo-confucianisme. C’est une révision de la doctrine du Maître basée sur l’esprit critique nourri de connaissances occidentales. Il refuse le Confucius dixit.

Son ouvrage est imprégné d’humanisme. Il veut chercher les fondements et élaborer les règles du dao nguoi (doctrine morale de l’homme), renouvelant à sa façon l’Ethica de Spinoza qui d’ailleurs lui est proche par le monisme et l’athéisme panthéiste.

Sa déontologie ne part pas des principes plus ou moins métaphysiques ou pseudo-scientifiques (Dieu, l’impératif catégorique de Kant, le struggle for life, etc.) mais de la nature humaine (tinh nguoi). Le confucianisme lui offre cette base, étant centré sur l’homme et non sur le surnaturel, cherchant à établir des rapports corrects entre les êtres humains, ce qui les distingue des animaux.

Comment Hô Phi Huyên conçoit-il la nature humaine ? C’est une condition donnée par le Ciel, et il la rapproche de l’évolutionnisme moderne. Dans l’univers, toute chose est un, un donne deux (yin et yang). La nature humaine comprend donc le corps et l’esprit qui sont interdépendants, aussi importants l’un que l’autre. Il ne faut pas négliger le corps comme le font les lettrés confucéens en général. Les bonzes bouddhiques qui refusent les rapports sexuels et le mariage agissent contre la nature humaine. Le corps et l’esprit créent le désir, désirs corporels et désirs spirituels. Si on anéantit le désir comme le préconise le bouddhisme, il ne reste même plus le désir de faire le bien et de combattre le mal.

Que désire l’homme ? Il cherche le plaisir et fuit la souffrance. Ici, le philosophe vietnamien rejoint le philosophe anglais Bentham, partisan d’une arithmétique du plaisir.

En l’homme s’affirment deux tendances : l’amour de soi-même qui rayonne sur ses parents, sa famille, son village, son pays et son prochain, et la volonté de faire quelque chose.

Dans la recherche du plaisir et la fuite de la souffrance, si le désir corporel s’harmonise avec le désir spirituel ou vice versa, il y a plaisir, c’est-à-dire le bien. Dans le cas contraire, c’est la souffrance, autrement dit le mal.

Pour réaliser la doctrine de l’homme, il faut accentuer le désir spirituel et tenir en bride le désir corporel, mais ne jamais sacrifier l’un des deux. L’harmonie peut se réaliser par le Juste Milieu, conçu de manière dynamique et non vulgaire.

La deuxième partie de l’ouvrage est l’application des principes de la première aux rapports sociaux (famille, village, pays, monde) et à différents domaines (politique, éducation, religion…). Les bouleversements nationaux et internationaux au cours des soixante-dix années passées font que nombre d’idées de Hô Phi Huyên s’avèrent anachroniques et utopiques. Il n’en reste pas moins que plus d’une de ses suggestions reste valable, en particulier sur l’importance de la femme, de la famille, du culte des ancêtres et des héros nationaux, de la démocratie, de l’internationalisme.

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