DES RELATIONS TRIANGULAIRES

Les relations triangulaires mari-femme-amant font l’objet d’une abondante littérature en Occident. Dans le Vietnam traditionnel régi par l’éthique familiale rigoureuse du confucianisme, le cas était plutôt rare. L’opéra populaire chèo nous en donne un exemple original, à la vietnamienne.

Il s’agit de la fameuse pièce Luu B’inh et Duong Lé. Luu Binh et Duong Lê étaient deux camarades de classe et amis intimes. Au concours de lettrés qui avait lieu tous les trois ans, Duong Lê, grand bûcheur, fut reçu et nommé -•mandarin. Luu Binh, qui avait couru après les plaisirs plus que les livres, échoua. Il finit par tomber dans la misère. Il dut frapper à la porte de son ami pour demander aide. Duong Lê le reçut froidement, lui faisant servir quelques bolées de riz moisi et des aubergines salées blettes. Dépité et humilié, Luu Binh s’en alla. En route, il rencontra une jeune femme belle et douce, Châu Long qui, émue par ses malheurs, s’engagea à le prendre en charge jusqu’au prochain concours. D’ici là, il ne serait pas question de mariage et d’amour. Luu Binh se mit aux études avec la fougue d’une bête atteinte et fut reçu à son tour. Quand il rentra chez lui, la bienfaitrice aimée Châu Long avait disparu. Après cette déception, il se rendit chez l’ami infidèle pour lui cracher à la figure. Il fut sidéré d’être reçu amicalement par Duong Lê et sa troisième femme Châu Long. Tout s’expliquait : Duong Lê, après l’avoir humilié à dessein pour le stimuler, avait demandé à Châu Long de l’aider à se préparer d’arrache-pied au concours.

Depuis plus de deux cents ans, cette pièce qui chante la constance de l’amitié en même temps que la fidélité conjugale a toujours fait « cour comble » au Nord du Vietnam. « Cour comble » parce que le chèo, opéra populaire né dans le delta du fleuve Rouge, se joue non dans une salle, mais en plein air, dans la cour de la maison communale. A l’état embryonnaire au XIc siècle, le genre a mûri aux XVe et XVIe siècles avec la floraison des romans populaires en vers nom (caractères démotiques constituant une écriture phonétique vietnamienne). Son répertoire peint le sort de la femme martyrisée par l’ordre féodal. Le rire jovial ou sarcastique du peuple face à l’appareil des mandarins et des notables se traduit par les facéties du bouffon. Le langage et le décor sont symboliques et conventionnels. La natte qui sert de scène peut être à la fois terre, ciel, fleuve ou montagne. L’effet de distanciation (l’Enlfremdung de Brecht) est assuré par les questions et réponses échangées entre les acteurs et les spectateurs. On penserait au « happening » moderne. Le genre sc modernise en se transférant dans les salles urbaines.

A la campagne, aux fêtes printanières, quand éclatent le soir les coups cadencés des tam-tams du chèo, les paysans, hommes et femmes, jeunes et vieux, affluent vers la maison communale, le cœur battant la chamade.

Répondre

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués d'une étoile *

*