S.O.S : PAGODES ET AUTRES TEMPLES DE VILLAGE

Le Vietnam compte plus de dix mille villages, chacun ayant au moins une pagode dédiée à Bouddha, une maison communale pour le culte du Génie tutélaire du village et d’autres temples consacrés aux croyances autochtones plus ou moins taoïsées. Chacun de ces édifices souvent très modestes renferme des statues, des stèles, des cloches, des plaques sonores de pierre, des bois sculptés, des brevets royaux décernés aux génies locaux, des sutras… dont la totalité forme de 70 à 80 pour cent de notre héritage national d’œuvres architecturales, sculpturales, graphiques. Alors que dans les pays occidentaux, les collections d’objets d’art sont rassemblées dans les musées des villes.

A travers les millénaires, le climat tropical, les inondations, les incendies, les guerres, les insectes… ont détruit des centaines de milliers d’œuvres mal protégées par des temples de bambou et de bois. A ce sujet, notre Fonds culturel Suède-Vietnam en a fait plus d’un constat dans nos efforts très modestes pour contribuer à la conservation du patrimoine culturel vietnamien. Mentionnons quelques cas typiques parmi des centaines d’exemples de vestiges culturels mal conservés. Dans une vallée de Cao Bang, deux grosses cloches de bronze du XVIe siècle, dynastie des Mac. n’étaient pas protégées contre la pluie et le soleil. A Dông Dang (Lang Son) gisait à flanc de coteau, dans les herbes folles, une stèle de pierre datant de 1670, le plus vieux témoin en date portant le nom “Vietnam”. Deux grottes des Enfers en ronde-bosse ronde, uniques au Vietnam, tombaient en ruine avec des centaines de statuettes délabrées dans la pagode Dai Bi de Hà Tây. Au village Yên Dô de Hà Nam, la mare chantée par Nguyen Khuyên au XIXe siècle dans un fameux poème avait été comblée. Dans une pagode près de Tô à moins de dix kilomètres de Hanoï, il existait des panneaux laqués du XVe siècle peignant les Dix Rois des Enfers, panneaux en partie mangés des mites.
Le Fonds culturel Suède-Vietnam a fait des efforts pour reconstituer et préserver les œuvres précitées. En collaboration avec le Fonds culturel Danemark-Vietnam, il a réalisé plus d’une centaine de projets de conservation de vestiges culturels dans les villages. Gouttes d’eau dans la mer !

Signalons encore un phénomène alarmant : la détérioration des brevets royaux accordés aux génies locaux, dont certains remontent aux XVIe et XVIIe siècles. Chaque temple de village en possède quelques-uns, parfois une dizaine au plus. Nombre d’entre eux s’effritent dès qu’on les déroule. Comment sauver à temps des dizaines de milliers de ces parchemins d’intérêt historique et culturel ?
Nous venons de visiter le temple du Premier Docteur ès humanités Phùng Khac Khoan (XVIe siècle) à son village Phùng Xâ. Son portrait sur toile de 2 m2 offert par la Cour de Chine lors de sa mission d’ambassade, ou plutôt une copie de l’origine, était presque en lambeaux.
De tels spectacles écœurants nous attendent dans plus d’un temple de village. Le dernier qui a demandé notre aide est la pagode Phüc Khânh, hameau Thu Cüc, province de Thâi Binh. En 1953, une bombe française l’avait détruite. Par la suite, une petite construction provisoire a servi de lieu de culte. Cet édifice insignifiant contient des objets de valeur : la tour gardant les restes incinérés du Bonze patriarche, des briques spéciales évasées en forme de nuage, des dizaines de statues laquées (en partie détériorées), sept stèles de pierre (jetées dans la cour) dont la plus ancienne remonte au XVIe siècle. Nous donnons ci-dessous la traduction partielle du texte inscrit en idéogrammes sur la stèle Chînh Hôa (1700) pour montrer l’actualité des problèmes traités :
Il est dit :
Le sol enchanté crée des effluves saines
Et des gens de talent
Versés dans les lettres et les arts martiaux
Modestes mais efficaces dans l’action
Comblés de titres et d’honneurs Ou distingués par l’âge Ils honorent la vertu d’Humanité Comme l’herbe parfumée du village natal,
Ils se dépensent sans compter Rien que pour le bonheur du peuple.
… Une parole sortie de la bouche, au service de la vie.
Est écoutée par tout le monde.
… Le commerce prime l’argent
Mais ici, on ne peut acheter à n’importe quel prix
Si on vend pour cinq cents, avec la moitié de mille, reste-il encore la vertu, l’humanité ?
Que les bienfaits d’aujourd’hui profitent aux générations futures.
C’est par là qu’on pense au peuple, qu’on fait du bien à son village natal, qu’on communie avec le peuple.
… La joie des villageois est un honneur au regard des voisins.
Cet appel de la sagesse retentit jusqu’à nos jours grâce à un bloc de pierre perdu qui risque de sombrer dans l’oubli. Que de valeurs de la culture tangible et intangible, il faut sauver dans les temples de nos villages ! S.O.S.

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