LA SOIE TRADITIONNELLE DE HÀ DÔNG

Je ne sais par quel tuyau Mitsui, Américaine d’origine japonaise de Hawaii, a entendu parler de la soie de Van Phüc. A peine atterrie à Hanoï, introduite par une amie commune, elle m’a prié de l’amener à ce village avec son compagnon de voyage Bob Kraus, colonniste distingué du Honolulu Advertiser.

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Nous avons été largement récompensés d’une randonnée harassante par un temps de canicule, onze kilomètres de bus entre Hanoï et Hà Dông, puis deux kilomètres de cyclo-pousse sous un ciel de plomb.

Mitsui a acquis une pièce de 35 mètres de soie magnifique dite lua vân, tissu moelleux et chatoyant brodé de chrysanthèmes, de feuilles de bambou et de caractères Tho (Longévité). Nous sommes tous ravis d’avoir fait la découverte d’un endroit célèbre par la tradition de la soie et aussi par le fameux appel à la résistance nationale que Hô Chi Minh y avait lancé en 1946, à la veille de la première guerre d’Indochine. A la porte d’entrée moussue du village, nous lisons une paire de sentences parallèles disant : « Dès l’aube, quand les coqs chantent et que les chiens aboient, les métiers à tisser bourdonnent ». Et ce bourdonnement, nous l’entendons dans plusieurs sentiers. D’après la légende, Van Phüc aurait été le premier centre de l’artisanat séricicole de l’ancienne province de Hà Dông. Les tisserandes y vénèrent la Sainte Patronne La Thi Nga (VlIe-VIIIe siècles, au temps de la domination chinoise), consacrée Génie tutélaire du village. Dans la maison communale où se perpétue son culte, nous pouvons voir des instruments de tailleur : un panier laqué, des mètres laqués, des ciseaux… Il se peut que la Dame La fût tailleur et tisseuse. En son temps, on envoyait comme tribut à l’empereur de Chine toutes sortes de soie et de gaze. Van Phüc tissait aussi des brocarts pour les costumes d’apparat des rois et des mandarins du Vietnam. Sa soie est particulièrement recherchée parce qu’elle est tissée à partir des fils très ténus (to non), beaux et résistants.

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L’ancienne province de Hà Dông, aujourd’hui rattachée à Hà Tây, est un centre de la sériciculture traditionnelle. Tout près de Van Phuc se trouve le canton de La (La est un vieux terme qui signifie soie) composé de sept villages1, tous spécialisés dans le tissage de la soie. Selon la légende, dix Génies Patrons (Tien su) de la soie et géomanciens passant devant le village de La Khê, y auraient remarqué une bande de terre évoquant la forme d’une navette ; ils s’y seraient établis et auraient enseigné le tissage à la population. Ils sont encore honorés aujourd’hui comme Génies tutélaires du village. Un vieil adage local disait :
« Même millionnaire, ne prends pas une femme de La,
Si tu le fais, tu mangeras de la sauce de soja avariée et des aubergines
moisies. »
Cette boutade évoque le prestige social acquis par les femmes de La : comme elles seules se livraient au tissage de la soie et faisaient la prospérité des foyers, elles laissaient aux hommes le soin de préparer la sauce de soja et de saler les aubergines, ingrédients essentiels de l’alimentation rurale. Chaque année, pendant la nuit clôturant la fête printanière à la maison communale, avait lieu une pratique rituelle : on éteignait toute lumière quelques minutes pendant lesquelles garçons et filles étaient autorisés à loute liberté érotique. Cette pratique qui relève du culte de la fécondité devait favoriser les cultures et le tissage au cours de l’année nouvelle.

Selon les Annales, le mûrier et la soie étaient connus au Vietnam dès la période des Rois Hùng (Ier millénaire avant J.-C.). Trinh Tiêt (de Hà Dông) jouit d’une longue réputation de village des mûriers et des vers à soie. Pourquoi le nom Trinh Tiêt (Chasteté) ? Au Vie siècle, sous la domination chinoise, une fille du village, Trân Thi Thanh, mariée à un homme dans le Thanh Hôa, revint chez elle après la mort précoce de son mari. Elle introduisit dans son village natal la sériciculture qu’elle avait apprise au Thanh Hôa. Fidèle à la mémoire de son époux, elle ne se remaria pas et se consacra à l’éducation de son fils qui devint un vaillant général dans la lutte contre l’occupant chinois. Il fut consacré Génie tutélaire par le village qui rendit aussi un culte à sa mère et prit le nom Trinh Tiêt (Chasteté) en souvenir d’elle.

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