SOURIS VERTUEUSE OU LA VEUVE VIETNAMIENNE

Dans l’ancienne société vietnamienne, le sort de la veuve était peu enviable. La vie de la femme était d’ailleurs un tissu de sacrifices prescrits par la règle confucéenne des Trois Obéissances (Tam tông) : « A la maison, obéir au père ; mariée, au mari ; après la mort du mari, au fils ». La violation de ce principe entraînait le blâme social et parfois même des châtiments.

La veuve, même jeune, devait se consacrer entièrement à ses enfants. Le remariage ne lui était par formellement interdit, mais la sanction de l’opinion publique était très sévère à ce sujet. Toute femme coupable d’avoir des relations sexuelles avec un homme, fût-il célibataire, était expulsée de la famille maritale et devait payer une amende au village. Par contre, la Cour royale récompensait la veuve restée célibataire qui avait donné une bonne éducation à ses enfants, lui attribuant le titre « Tiét hanh kha phong » (Vertu féminine qui mérite de servir d’exemple).

A cause des grands bouleversements socio-économiques dus à une certaine occidentalisation des mœurs, l’idéologie apportée par la Révolution de 1945 et les effets de trente ans de guerre, le régime du veuvage forcé s’est beaucoup adouci. Cependant une enquête sur les femmes célibataires, menée en 1999 dans quelques régions, montre que le pourcentage de veuves non remariées est très élevé, surtout à la campagne. Elles préfèrent se consacrer à leurs beaux-parents, d’autant plus qu’il ne leur est pas facile de trouver un mari qui prenne en charge leurs enfants.

Parmi les œuvres de la littérature populaire qui chantaient la « veuve vertueuse », celle qui ne se remariait pas, la plus connue est sans doute Trinh thu (Souris vertueuse), récit en vers nom (idéogrammes vietnamiens) du XVIlIe siècle qui rend hommage à la fidélité conjugale et fustige les flagorneurs se prélassant dans le luxe et la luxure.

Le principal personnage est Souris Blanche, jeune veuve restée fidèle à la mémoire de son mari et toute dévouée à ses enfants. Une nuit, elle va chercher pitance. Poursuivie par un chien, elle se réfugie dans le Palais du Premier ministre. Là, elle rencontre le Rat qui profite de l’absence de sa femme pour courtiser Souris Blanche. Celle-ci tient ferme et repousse toutes les avances amoureuses.

La femme du Rat rentre au moment où ce dernier, dépité, accompagne la veuve vertueuse à la porte. Dans un accès de jalousie, elle fait une scène à son mari et vient jusqu’au trou de Souris Blanche pour la provoquer. L’arrivée fortuite d’un chat met fin à la dispute. Souris Blanche détale à toute vitesse tandis que la femme offensée, dans sa fuite précipitée, tombe dans une mare. Celle-ci est sauvée par un étudiant qui lui donne des conseils sur les devoirs conjugaux.

Voici comment le Rat a fait la cour à Souris Blanche dans l’espoir de l’épouser comme concubine :

« Que le Dieu du mariage en soit loué !

Hier, j’ai reçu de bons présages Picotement d’yeux, araignée du soir J’ai ausculté aussitôt une patte de poulet :

Les doigts, la plante de patte sont de bon augure.

Le Ciel décide en effet des hyménées.

En voilà des signes qui ne trompent pas.

Mon épouse s’absente pour quelques jours,

Alors que vous égarez ici vos pas.

Vous n’êtes pas de ces gens disgracieux

Sautillant comme un moineau

Rampant tel un serpent

A vous voir, je suis sûr

Que vous serez, d’une incomparable fidélité !

Quittez votre veuvage,

Dans une nouvelle union, vos jours s’épanouiront

Emmenez-ici les enfants

Je veillerai avec vous sur eux

Quand ils auront chaud ou froid

Avec moi, vous n’aurez plus peine et soucis.

Vous trouverez bon gîte et bonne nourriture ».

Ce discours fleuri n’émeut pas Souris Blanche qui fait la sourde oreille. Veuve, elle restera veuve.

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