SOUVENIRS DU VILLAGE DES CHAPEUSE CONIQUES

Le paysan vietnamien ne peut trouver de meilleur compagnon que le chapeau conique en feuilles pour se défendre contre le soleil incendiaire et les pluies diluviennes des tropiques. Cette coiffure d’une grâce surannée est entrée dans nos romances. Une vieille chanson populaire dit :

« Je passe le pont, j’incline mon chapeau conique pour regarder le pont. Autant le pont a de travées, autant mon cœur est triste Je passe devant la maison communale, j’incline mon chapeau conique pour la regarder.
Autant la maison communale a de tuiles, autant je t’aime. »
Une autre chanson populaire nous recommande :
« Si vous voulez goûter du riz bien blanc et de la tanche,
Si vous voulez porter un bon chapeau conique, venez à Chuông. ».

Le village Chuông (province de Hà Tây), à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Hanoï, a conquis une réputation nationale depuis plusieurs siècles grâce à ses chapeaux de feuilles. Des longues années de guerre, il m’a laissé des souvenirs inoubliables. Je me rappelle toujours mes voyages nocturnes en sampan sur sa calme rivière Dây, son bac, guetté par l’USAF, qui mène sur l’autre rive que bordent les plus magnifiques massifs de bambous que j’aie jamais vus. En aval du bac, à quelque cinq kilomètres, Hô Chi Minh a écrit un poème en 1949, pendant la guerre de résistance contre les Français :
« Le cours d’eau silencieux lisse comme une feuille de papier L’étoile guide le sampan qui glisse, le sampan attend la lune qui le suit Aux quatre horizons le paysage désert à l’infini Seul le grincement de la rame de bambou
Au cœur d’un homme, un écheveau de mille pensées et le souci de rendre leur indépendance aux fleuves et monts du vieux pays
Le sampan rentre, l’aurore est là, le ciel immense rosit, avec mille nuances…»
(Anthologie de la littérature vietnamienne).

Je me rappelle les dernières années de la décennie 60, au plus fort de l’escalade aérienne américaine, quand ma famille était disloquée. Ma femme étudiait la médecine dans la montagne, ma fille de 12 ans, mes garçons de 10 et 8 ans étaient évacués chez l’habitant dans le petit hameau de Van La séparé de Chuông par le Dây, tandis que je continuais mon travail de journaliste à Hanoï. Nous nous envoyions autant que possible de courtes lettres pour entretenir un soutien moral réciproque. L’autre jour, j’ai relu non sans attendrissement quelques dizaines de ces missives traduites en français et publiées par mon amie Françoise Corrèze à Paris en 1971 dans un livre consacré aux enfants vietnamiens pendant la guerre.

En voici quelques extraits
10 novembre 1966. La femme au mari :
« Je pense de plus en plus à notre famille dispersée. Quand la guerre américaine prendra-t-elle fin, serons-nous au complet. Les enfants sont à un âge où ils ont le plus besoin de nos conseils et de nos soins. Tâche d’arranger ton travail pour être le plus souvent auprès d’eux ».
30 novembre 1965. Quang (8 ans) à son père :
« Madame Vuong, la paysanne chez qui nous logeons, nous a offert la soupe claire de riz. Ma sœur Vân l’a trouvée si bonne qu’après avoir fini sa part, elle a pris d’abord une cuillerée dans mon bol, puis une autre. Elle m’a demandé si elle pouvait en prendre encore. J’ai accepté. »
7 décembre 1965. Lettre de Vân (12 ans) à son père :
« Il continue de pleuvoir. Le vent chasse la pluie jusque dans la classe. Tout est mouillé : les tables, les bancs, le bureau de l’instituteur. Le sol de terre battue est tout détrempé. L’eau s’égoutte du toit de chaume. Nous sommes obligés de nous rassembler dans un coin. Il y a beaucoup d’absents. Nous avons froid. »
16 décembre 1963. Vân à son père :
« Cet après-midi, maman est partie (après être restée avec nous deux jours). Elle, qui devait pédaler (soixante kilomètres) contre le vent, devrait être glacée. »
7 mai 1967. Vân à ses parents (alors à Hanoï) :
« Est-ce vrai que les Américains ont bombardé Hanoï et particulièrement l’usine T.H.D. près de chez nous ?
Est-ce que notre maison a été touchée ? Et vous ?
Si vous n’êtes pas blessés, il faut rejoindre le « so tan » (lieu d’évacuation) tout de suite.
Nous préférons ne pas manger à notre faim que de vous savoir en danger.
La nouvelle des bombardements de l’usine1 m’inquiète beaucoup. C’est tout à l’heure en allant en classe que j’ai appris la nouvelle. J’ai eu très peur.
J’ai pris de grandes résolutions : étudier encore plus, ne plus crier contre mes frères dont je suis responsable, et rester calme. »
3 mars 1968. Vân à son père :
« Cet après-midi, Huy et moi, avions décidé de castrer le coq pour qu’il engraisse. Malheureusement, il en est mort. Alors nous l’avons plumé ».
23 juillet 1966. Vân à sa mère :
« J’apprends à confectionner les chapeaux coniques. »
Un quart de siècle s’est passé depuis que ces humbles billets qui évoquent une tranche de notre vie familiale avaient été écrits.
Au début de cet automne, je suis revenu au village Chuông, le jour où se tenait la pittoresque foire où les gens venaient de toutes parts acheter et vendre des chapeaux coniques. Rien n’a changé dans le métier traditionnel qui rapporte à chaque famille deux tiers de ses revenus dont le reste provient de l’agriculture et de la pêche fluviale. La technique séculaire est respectée : les feuilles de latanier achetées ailleurs sont séchés, blanchies au feu ou au soleil. Fixées sur une armature de bambou, elles sont cousues au moyen de fibres des feuilles de môc ou de fils de bambou. Tout le monde, des enfants de sept ans aux vieilles femmes, pratiquent cette couture spéciale dès qu’il y a du temps libre. Le gain est plutôt modeste : 2.000 dôngs (le cinquième du dollar US) pour chaque chapeau cousu, lequel demande quatre ou cinq heures. La vie est encore dure, mais à Chuông, les constructions en dur remplacent les paillotes ; les routes et les sentiers sont élargies et mieux entretenus.

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