UN TRADITIONNEL FACE À L’ÉCONOMIE DE MARCHÉ

Ma première visite à Lê Mât, village fameux pour ses chasseurs et éleveurs de serpents, remonte à trois ans.

Ma récente visite à ce village situé à 7 km au nord de Hanoï, dans un district suburbain, m’a stupéfié. A un demi kilomètre de notre destination, avant que nous nous engagions dans le chemin vicinal, notre cyclomoteur (j’étais assis sur le porte-bagages) fut abordé sur la Route nationale 1 même par des Hondas portant sur le guidon un panneau : « Goûtez au serpent au Restaurant X., Y., à Lê Mât ». Il s’agissait de disputer les clients possibles aux autres restaurants de serpent qui poussaient comme des champignons sur la grande route, dans les parages de la bifurcation.
J’ai demandé à mon compagnon :
Comment se fait-il que dans la file si dense de Hondas et de bicyclettes qui vont dans les deux sens, ces employés des restaurants de Lê Mât arrivent à nous détecter en tant que clients virtuels ?
Ah ça ! C’est un flair spécial, pareil à celui des prostituées qui n’abordent pas n’importe qui dans la rue.
Je retrouve un Lê Mât méconnaissable. J’ai écrit en 1993: « Nous sommes frappés par l’urbanisation du village avec ses routes asphaltées, ses maisons modernes… ». Il y a trois ans, c’était déjà six ans après l’application de la politique de la Rénovation, c’est-à-dire, entre autres, l’adoption du marché libre.
Aujourd’hui, le boom du serpent accompagné d’une âpre concurrence nous saute aux yeux avec l’apparition de dizaines de restaurants de toutes catégories, certains aménagés dans des villas flambant neuf… Ces derniers n’ont surgi que depuis peu en vue d’attirer les citadins cossus et en particulier les touristes étrangers en mal d’exotisme.
M. Quôc Triêu, quinquagénaire bronzé qui respire la force et la confiance en soi, nous accueille avec beaucoup de gentillesse à la porte de son restaurant. Son établissement se classe parmi les premiers en date et les plus cotés de l’endroit. Il nous amène à une table d’honneur dans un pavillon de style extrême-oriental au troisième étage. Il nous offre un apéritif à base de bile de serpent hô mang (moegerophès) qui améliorerait la vue et mettrait fin au lumbago. Il nous laisse ensuite le temps de choisir parmi les viandes de serpent, de civette, de pangolin, de chat noir, de singe, de porc-épic, de tortue d’eau douce et de salamandre. Nombre de ces bêtes sont élevées dans des cages à l’entrée du restaurant. Les noms des plats éveillent des résonances des “Mille et Une Nuits”. Nous avons goûté du porc-épic sauté à la citronnelle, du porc-épic grillé, du pâté impérial de serpent (gros comme des cigarettes), du serpent sauté à la farine, la soupe de serpent au riz, du serpent bouilli avec de la canne à sucre. Je n’ai pas eu le courage d’avaler du vin de riz dans lequel tombèrent des gouttes de sang frais de serpent tué devant nos yeux. J’avoue en humble philistin que la viande de serpent n’est pas de mon goût, bien qu’on en vante toutes les vertus médicinales possibles. La bête, dit-on, macérée dans le vin de riz, guérit les courbatures et constitue un fortifiant si aphrodisiaque qu’on en déconseille l’emploi aux jeunes.
Quoiqu’il en soit, le serpent fait la richesse du village Lê Mât dont l’histoire se reflète à travers l’histoire typique de mon hôte Quôc Triêu. C’est une ascension de la pauvreté, voire de la misère, à la prospérité. Quôc Triêu est né dans une famille de paysans pauvres qui, de génération en génération, vivaient de la chasse aux serpents comme métier d’appoint. Ces reptiles grouillaient dans les bosquets de bambou, les creux des grands arbres, les trous dans les talus de rizière du village. La vente des serpents – on les vendait surtout aux Chinois de la ville qui les faisaient macérer dans de l’alcool ou les mangeaient – ne rapportait pas grand chose, la clientèle vietnamienne n’avait pas encore l’habitude d’en consommer. La vie dans le village était misérable, il y eut des morts durant la famine de 1945. La capture des serpents n’était pas sans danger et bien des chasseurs l’ont payé de leur vie ; d’autres sont restés paralysés. Quôc Triêu qui avait appris de son père de nombreuses techniques a été toutefois un jour mordu par un vipère. Comme il n’avait pas apporté les feuilles d’antidote sur lui (chaque famille du village garde le secret de sa recette), le temps d’aller les chercher lui coûta cher : les doigts de sa main droite furent frappés de paralysie. Et puis, il avait bu le jus des feuilles pilées et en avait appliqué les résidus sur la morsure. Son bras gauche a subi également quelques morsures moins graves. Il fut un temps où il vendait du venin provenant de son élevage de serpents, au service pharmaceutique de l’Etat. On vivait un peu mieux. Il fallait aller dans les régions montagneuses pour prendre des serpents, il n’y en avait plus dans le village.
La véritable aisance n’est venue à Quôc Triêu qu’après l’institution du marché libre. Les gens ont plus d’argent et s’habituent à la viande et à l’alcool de serpent. Les camions venus de la brousse livrent quotidiennement des sacs de serpents aux restaurants de Lê Mât qui se font une concurrence impitoyable. La solidarité villageoise en souffre. Et d’autre part, si on ne prend pas des mesures restrictives concernant la capture des serpents, le milieu biologique de nos forêts en souffrira. A moins qu’on n’intensifie l’élevage des serpents.
Le marché libre a aussi son venin.

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