QUI VEUTE ACHETER DE L’ALCOOL DE RIZ GLUANT ?

Ma maison se trouve au fond d’une impasse débouchant sur la rue de l’Observatoire royal (Khâm Thiên) à Hanoï. Un matin, vers 5 heures, tandis que je faisais quelques exercices physiques dans la cour, j’entendis crier : « Co ai mua ruou nêp khong ? » (Qui veut acheter de l’alcool de riz gluant ?).

Ma femme, encore engourdie de sommeil, sauta du lit pour héler le marchand ambulant. Je me rappelai tout d’un coup qu’on était le 5e jour du 5e mois lunaire. Fête du Doan Ngo. Nous pratiquons ce jour-là la coutume de « tuer les insectes » qui se terrent dans nos organismes, en mangeant et goûtant dès l’aube tout ce qui est piquant, amer ou acide : alcool de riz gluant, fruit vert (pêche, prune, mangue, carambole) ou d’autres denrées consacrées (pastèque, lait de coco). Vous pensez bien que les petits enfants ont envie de ce bizarre traitement gastronomique. D’autant plus qu’on leur donne à porter de jolies amulettes tressées en fils multicolores ou faites de menus morceaux de soie ou de gaze cousus en forme de lotus, de fleur de pêcher ou de carambole. Ce rite, comme d’autres anciennes pratiques très compliquées, tendent à disparaître. Les adultes buvaient l’alcool sacré ou le hông hoàng. On teignait en rouge (avec les fleurs de mong) les ongles des enfants, on peignait avec du hông hoàng leur sinciput, leur poitrine et leur nombril. A midi, après avoir fait un sacrifice aux ancêtres, on allait cueillir au hasard des « feuilles du 5e mois » qui, séchées, devaient fournir une boisson saine. Certains prenaient des feuilles de ngai cuu (armoise) pour tresser l’animal astrologique de l’année (souris, buffle…), c’est une réserve de médicament contre la colique.

La fête (Têt) du Doan Ngo (Midi exact), fête du solstice d’été, marque l’entrée dans l’été, le début des grandes chaleurs malsaines. Avec d’autres cérémonies, elle a pour but de prévenir les épidémies et les influences néfastes causées par les esprits malfaisants et les génies de la mort. Ce qui explique la coutume de « tuer les insectes ». D’autre part, le Doan Ngo est rattaché à des semi légendes chinoises. Le fidèle mandarin Chu Yuan (Khuât Nguyên), Ille siècle avant J.-C., répudié par son roi à cause de sa droiture, se serait donné la mort en se jetant dans une rivière le 5e jour de la 5e lune. On lui offrait en sacrifice chaque année des gâteaux liés par des fils multicolores pour que les poissons et les crevettes ne le mangent pas. Une autre légende relate l’histoire des lettrés Liu (Shen) et Ruan (Zhao) : partis le jour du Doan Ngo pour aller cueillir des simples dans la montagne, ils rencontrèrent des fées dans un Shangri-La. Ces deux contes sont à l’origine de certaines pratiques superstitieuses ou médicales que nous avons signalées.

Revenons pour terminer à l’alcool de riz gluant (ruou nêp). Il ne s’agit pas là du très fort « choum-choum », mais d’une liqueur très douce et nutritive de riz gluant fermenté ; on en consomme le marc arrosé du liquide fermenté. Une espèce très estimée est le ruou nêp cam, alcool de riz gluant cûm de couleur violette, le câm étant une variété cultivée dans la Haute Région. Pour préparer un fortifiant aux femmes en couches, on enterre du ruou nêp avec des œufs dans un vase de terre cuite, le produit n’est déterré qu’au bout de plusieurs mois.

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