LE VILLAGE DES BOLS

Depuis quelques années, avec l’ouverture des frontières sino- vietnamiennes, la rue Hàm Long de Hanoï est inondée de vaisselle chinoise. Cette rue auparavant si paisible s’est muée en artère commerciale fréquentée par les snobs de la capitale, les provinciaux et quelques étrangers. On vient y acquérir la porcelaine de pacotille du Guangxi qui est bien loin de valoir la fine porcelaine Jiangxi.

Les gens de goût préfèrent la porcelaine vietnamienne traditionnelle de Bât Tràng. Dimanche dernier, j’ai eu l’occasion, avec Ada et Louis Puiseux, de revoir ce village situé sur la rive gauche du Fleuve Rouge, à 15 km de Hanoï, célèbre par une chanson populaire très connue :
« Si je pouvais, ma mie, te prendre comme épouse,
J’irais acheter des briques de Bât Tràng pour bâtir Je bâtirais en long, je bâtirais en large Je bâtirais un bassin en demi-lune Pour que tu t’y laves les pieds. »
Bat Tràng ( bat : bol + tràng : atelier, site) a été depuis longtemps célèbre par ses bât dàn, bols de faïence très employés dans le delta du Fleuve Rouge, et par ses briques très solides pour la fabrication de citernes et de « bassins en demi-lune » qui hantaient les jeunes gars de jadis. On vantait la merveilleuse adresse de ses potiers qui pouvaient, sans moule, façonner des bols identiques par la forme et la grandeur.

Il y a plus de quatre cents ans, Bât Tràng a su préparer, outre l’émail « blanc-ivoire », d’autres émaux (vert, bleu marine, jaune foncé, brun clair) à partir des oxydes de fer et de cuivre, de minerais et produits chimiques importés de l’étranger. Il produisait des spécimens d’une assez grande finesse d’exécution : chandeliers, brûle-parfums, vases à fleurs, gobelets, carafons à alcool.
L’ancien Bât Tràng, très pittoresque avec ses paillotes et ses ateliers paysans, a presque disparu. Avec la construction du système hydraulique agricole Bac Hung Hai, de nombreux habitants ont évacué l’ancien site. Avec l’aide du gouvernement, le nouveau hameau a terminé ses travaux en octobre 1958 et est devenu une bourgade parée de maisons toutes en dur, de boutiques, d’ateliers partiellement mécanisés. Les artisans privés travaillent pour leur propre compte, certains essentiellement pour les compagnies privées, dont la plus importante est l’Artex (Handicrafts and Art Articles Export Corporation Limited). Cette dernière commence à exporter ses produits en France, à Hong Kong, vers plusieurs autres pays d’Europe et d’Asie. Il n’y a pas de chômeurs, les jeunes gens peuvent se faire une vie décente au village.

Autre bon signe : certaines boutiques de Hàm Long et de la rue du Grand Marché de Hanoï ont commencé à vendre la porcelaine aux dessins bleus de Bât Tràng, et les restaurants hanoïens de bon goût la préfèrent à certaine vaisselle clinquante de l’étranger.

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