LE VILLAGE DES FORGERONS

Avec Agneta et Rolf, deux amis suédois fana de vélo, je pédale de bonne heure de Hanoï à Hà Dông, bourgade paisible à 11 km de la capitale. Nous tournons ensuite à gauche, longeant la rivière Nhuê aux eaux boueuses. Heureusement qu’aucune cheminée d’usine ne trouble le charme bucolique du chemin vicinal qui fait des tours et des détours à travers les rizières fleurant bon les épis de la huitième lune. Après avoir longé, sur un parcours de quatre kilomètres, nombre de bananiers, de banians, et de bambous, d’auberges et de boutiques…, nous voici arrivés au cœur du village Da Si, qui s’étend aux bords de la route.

Da Si, qui vit surtout de la riziculture, est réputé pour la forge, métier d’appoint qui lui permet de traverser les mauvaises passes des périodes de soudure. On ignore le nom du Génie Patron, qui n’est pas vénéré à la maison communale en tant que Génie tutélaire du village, comme c’est l’usage dans presque tous les villages s’adonnant à une activité professionnelle. Pourtant chaque année, au printemps (17e jour de la deuxième lune) et en automne (17e jour de la huitième lune), l’ancêtre initiateur du travail du fer est commémoré par des sacrifices rituels accompagnés de processions solennelles. Le chef de la corporation (trùm phuong) des forgerons, qui représente la lignée de la première forge ouverte dans le village, préside les cérémonies ; il a droit à la tête du cochon sacrifié. Le tout ou représentant de la lignée de la deuxième forge obtient le cou de la bête, tandis que les quatre kheo (des quatre forges suivantes) reçoivent chacun un pied.

La forge est un atelier de famille aux travaux duquel participent tous les membres, chacun selon ses forces. Le chef de famille se doit d’être l’artisan le plus compétent, celui qui transmet les secrets du métier aux jeunes générations. Pour être reçu comme apprenti chez un maître de forge, on doit préparer chez lui une cérémonie solennelle avec de nombreuses offrandes. Une fois formé, le disciple est lié à son maître par des obligations morales jusqu’à la fin de sa vie. Le proverbe dit : « Sông Têt, chêt gid » (Tant que le maître vit, on lui présente des offrandes aux jours de fête, après sa mort, on lui rend hommage à chaque anniversaire de sa mort).
En vérité, la forge ne jouait autrefois qu’un rôle économique secondaire à Da Si. D’après les renseignements donnés par les vieilles gens, il y a soixante ans, une vingtaine d’ateliers fonctionnaient. Les années 50 ont vu une véritable floraison de forges. Aujourd’hui 90% de la population, presque la totalité des 500 foyers constituant le village, pratiquent ce métier d’appoint. Les soufflets ne chôment qu’au temps de la moisson. Les couteaux, les ciseaux, les lames de rabot de Da Si se vendent à Hanoï, dans les marchés de la frontière du Nord et même les villes du Sud. Leur qualité est garantie par le nom du village et parfois celui de l’atelier producteur, gravés sur chaque objet.

Mes amis suédois sont tout fiers d’emporter un couteau de cuisine de Da Si qui leur rappelle les forges artisanales de leur pays au Moyen Âge.

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