UN VILLAGE DE LETTRÉS

Dans l’ancien Vietnam, on classait les quatre catégories sociales selon l’ordre prioritaire : lettrés, paysans, artisans, commerçants. Les études étaient honorées pour deux raisons : basées essentiellement sur les humanités confucéennes, elles enseignaient à l’homme l’art de vivre correctement en société. En outre, elles pouvaient conduire au mandarinat, source d’inestimables privilèges.

Certains villages tiraient gloire du nombre de leurs lettrés, en particulier de ceux reçus aux difficiles concours triennaux, souvent un bachelier sur cent candidats, un licencié sur deux cents. Le choix des docteurs parmi les licenciés était aussi très dur. Hành Thiên (Nam Dinh) figure parmi ces villages prestigieux. Il relevait de la vieille province de Son Nam au sud de la capitale Thang Long (Hanoï), province célèbre par ses traditions culturelles.

Les géomanciens expliquent la vocation littéraire de Hành Thiên par sa topographie favorable. Selon eux, tout site peut être bénéfique (c’est-à- dire imprégné de souffles vitaux fastes) ou maléfique (du fait des souffles vitaux néfastes). Le Dragon Bleu (Thanh Long) incarne les souffles bénéfiques, le Tigre Blanc (Bach Hô) émane des souffles maléfiques. La prospérité d’un village dépend de sa position géographique, de l’orientation de ses édifices publics, surtout de sa maison communale. Il arrive que tous les habitants du village aient de la conjonctivite parce que la maison communale est mal orientée.
Hành Thiên bénéficie, quant à lui, de conditions géomantiques excellentes. Son territoire épouse la forme d’un poisson, il est entouré du canal Bùi Chu qui se jette dans un affluent du Fleuve Rouge. L’eau qui coule toute l’année, permet au poisson de prendre ses ébats. L’œil de l’animal sacré est représenté par un puits situé à côté d’un petit temple au bout du village (sa tête). Son nombril se trouve à l’entrée du village, sous forme d’un creux de terrain gros comme un panier. Les vieux notables surveillent étroitement le puits et le creux : si on souille l’eau du puits, tous les villageois auront mal aux yeux ; si le creux est affecté, il y aura une fille-mère dans la commune. Au sud du village, une pépinière affecte la forme d’une écritoire. A l’est, un terrain allongé ressemble à un pinceau. Un poisson évoluant en toute liberté, le pinceau et l’écritoire, quoi de mieux pour légitimer les succès universitaires et mandarinaux de Hành Thiên ! Vous pouvez rire, mais nombreux sont les villageois à accorder foi à cette interprétation. Mais il y a de quoi étayer cette assertion.

Sous le régime d’enseignement traditionnel (concours triennaux avec épreuves en caractères chinois), Hành Thiên comptait 92 licenciés (eu nhân), 72 docteurs ès humanités (tiên si), 210 bacheliers (tü tàï). Sous la dynastie des Nguyên (1802-1945), il détenait le record national avec 88 tiên si et eu nhân, alors que les villages venant après lui n’en avaient que 42 (Dông Ngac, province de Hà Dông), 32 (La Hà, province de Quang Binh), etc.
Ces chiffres restent sujets à caution parce qu’il n’existe pas encore de statistiques officielles.
Dans un livre d’histoire de la culture du Vietnam, l’auteur illustre l’opinion commune en citant Mô Trach (province de Hai Duong) à la tête du palmarès avec 32 docteurs ès humanités dont un Trang nguyên (Premier Lauréat), au cours de la période allant de la fin du XHIe siècle à 1731.
On ne peut apprécier toute la valeur des chiffres susmentionnés si l’on sait que parmi les milliers et milliers de villages, beaucoup aspiraient en vain à l’honneur de compter un ou deux bacheliers.

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