LE VILLAGE DES SERPENTS

Le personnel des ambassades installées à Giang Vo (Hanoï) est loin de se douter que son quartier faisait partie des treize colonies agricoles ou trai1 créées dès le Xle siècle par des paysans venus de l’autre côté du Fleuve Rouge, précisément du village de Lê Mât.

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Selon la légende, une princesse des Lÿ fut ravie par un monstre aquatique pendant qu’elle se promenait en barque sur la rivière Thiên Duc2. Elle fut entraînée au fond des eaux. Malgré la promesse d’une forte récompense, personne n’osa s’aventurer dans les flots pour la sauver. Seul un jeune pêcheur pauvre du village Lê Mât releva le défi, il réussit à tuer le monstre et à ramener vivante la princesse. Comme récompense, il refusa or, argent et titres mandarinaux, ne demandant qu’une faveur insigne : permettre aux pauvres gens de son village d’aller défricher, sous sa conduite, les terres incultes près de la capitale.
Le pêcheur de la famille Hoàng devint ainsi le Génie tutélaire de Lê Mât et de treize colonies agricoles. Chaque année, au 23e jour de la troisième lune, une grande fête rituelle a lieu au village où se rendent aussi les habitants des anciennes colonies transformées la plupart en rues urbaines.
Nous sommes allés à Lê Mât le 13e jour de la première lune pour assister à la fête anniversaire du Génie tutélaire. Nous sommes très frappés par l’urbanisation du village avec ses routes asphaltées, ses maisons modernes, en même temps que par son visage traditionnel. La maison communale, malgré le bombardement américain de 1972 dans les parages, a conservé les traits caractéristiques du temps jadis : portique imposant, banian séculaire, puits circulaire… La danse du serpent qui reconstitue l’histoire de la princesse enlevée a été adaptée par le folkloriste Van Thinh sur la base des bribes chorégraphiques et musicales transmises à travers les générations. Le monstre aquatique est formé par une dizaine de personnes qui rampent sur la cour de la maison communale, recouvertes d’une étoffe écaillée imitant la peau de l’animal. Il ondule et se love avec une souplesse extraordinaire, au son des tambours tapés par des garçons et des filles en costumes multicolores. Il esquive les coups du héros qui frappe d’estoc et de taille, il contre-attaque, s’affaiblit et s’écroule à la grande joie de la haie de spectateurs – enfants, vieillards, hommes, femmes.
La cérémonie du sacrifice rituel dure une heure et demie. Parfois on organise la procession de l’eau puisée à la mare communale, rite d’un peuple riziculteur, et la procession de la carpe pour rappeler le métier du Génie tutélaire. Il ne faut pas oublier que le serpent est l’ancêtre de notre dragon hiératique.
Lê Mât est connu dans tout le Vietnam pour son élevage traditionnel de serpents qui est devenu une véritable industrie artisanale. On en vend jusqu’en Chine, à Hong Kong. La marchandise rapporte, ce qui fait la richesse du village. La bête, macérée dans l’alcool de riz, donne un excellent médicament contre les courbatures et un fortifiant si aphrodisiaque qu’on en déconseille l’emploi par les jeunes. La tradition veut qu’on fasse toujours macérer les serpents par série de trois (cap nong, cap nia, hô mang) ou de cinq (cap nong, cap nia, hô mang, ran râo, ran lue).

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