LA VIRGINITÉ, UNE VALEUR DÉMONDÉE ?

Que pense la jeunesse vietnamienne de la virginité ?

J’ai posé la question à deux femmes d’un certain âge qui de par leurs fonctions sont bien placées pour m’éclairer sur ce sujet. L’une, ancienne directrice d’un institut de recherche sur la femme vietnamienne, m’apprend que huit filles sur dix y tiennent et que les garçons préfèrent se marier avec des jeunes filles vierges. Elle cite à l’appui une enquête ouverte le mois dernier par un magazine de femme de Hô Chi Minh-ville : la plupart des jeunes filles interrogées rejettent l’union libre même menant au mariage si l’essai de vie commune réussit ; elles craignent qu’en cas d’échec, ce soit elles qui paient et non leur partenaire.

Ma deuxième interlocutrice, directrice d’un journal de femmes, est moins optimiste. Elle s’arrache les cheveux, prenant le Ciel à témoin : Votre virginité ! Elles n’en ont cure.

En guise de témoignage, elle me donne un chiffre de jeunes Hanoïennes célibataires qui ont eu recours à l’avortement.

En vérité, ce genre de statistiques ne dit pas grand-chose au Vietnam, surtout dans les campagnes où la pudibonderie confucéenne ainsi que l’esprit familial ne perdent pas encore leur emprise.

Malgré la timide introduction de l’éducation sexuelle dans les programmes scolaires, la vague d’érotisme et de sexualité apportée par la télé, le cinéma, la littérature et le mode de vie occidentaux, surtout depuis l’adoption de la politique de rénovation et de l’économie de marché, la virginité reste une valeur respectée par la société. Nous sommes encore bien loin des statistiques concernant la sexualité des jeunes en Occident. Citons par exemple le cas des Français. D’après une enquête réalisée en 1994 par l’INSERM, « 20% des jeunes de 15 ans ont déjà eu des relations sexuelles ; 36% de ceux de 16 ans ; 53% de ceux de 17 ans ; 67% de ceux de 18 ans. La moitié des jeunes ont échangé leur premier baiser à 14 ans. »

S’il est vrai que la virginité dans l’ensemble n’est pas encore une valeur périmée chez nous, il n’en reste pas moins que sa dimension a évolué depuis un siècle du fait de l’acculturation avec l’Occident. C’est pourquoi je doute fort que les jeunes Vietnamiens comprennent et approuvent la conception de la virginité (chu trinh) exprimée par notre poète national Nguyên Du (XVIIIe siècle) dans ces vers, jugés parmi les plus beaux de son chef-d’œuvre Kiêu :

« Chu trinh côn mot chut này,

Chang câm cho vung lai giày cho tan. »

(De la virginité, il ne me reste que ce brin !

Que je le garde jalousement au lieu de le piétiner.)

Situons ces lignes dans le contexte du Kiêu, roman de 3000 vers qui a envoûté des dizaines de générations vietnamiennes. Au cours d’une promenade de printemps, Kiêu, jeune fille belle, vertueuse et talentueuse, rencontre l’homme de ses rêves en la personne de l’étudiant Kim Trong. Ils s’aiment et brisant le tabou confucéen, elle ose le voir en secret pour jurer avec lui un amour éternel. Ce soir-là, au clair de lune :

« La passion chez Kim, s’enflait comme la houle.

Une certaine licence perçait clans sa tendresse.

Elle l’avertit : Ne jouons pas avec notre amour,

Laissez-moi vous dire un simple mot

Fragile est la fleur du pêcher, et à l’oiseau d’azur

Je ne verrouillerai point l’entrée du jardin.

f-..J « Pourquoi se hâter de briser le rameau, d’arracher la fleur

Un jour, à votre amour répondra mon amour. »

Kiêu résiste à la flamme de Kim parce qu’elle veut attendre que le mariage sanctifie l’acte de chair. Elle n’a pu hélas réaliser son vœu car elle est obligée de se vendre pour sauver son père ; elle a donc connu pendant quinze ans une vie de souillure : prostituée, concubine d’un marchand, femme d’un brigand, bonzesse, elle a tenté en vain de se suicider. Dans la maison close, Kiêu s’est souvenu du soir de leur rencontre :

« C’était peine perdue, d’avoir voulu me garder pure

Quand notre passion ardait comme le soleil, montait

Ah ! Si j’avais su, qu’à cette déchéance je serai vouée.

Kim, par toi, le nectar de la fleur aurait été cueillie.

[…] Te reverrais-je à nouveau, l’espérance sera-t-elle encore promise ?

Que resterait-il de ma personne ? »’

Entre temps, sur la recommandation de Kiêu avant la séparation, Kim avait épousé la propre sœur de son aimée.

Pourtant, au terme de recherches laborieuses, Kim a fini par retrouver Kiêu dans une pagode d’où il l’a fait sortir. Après les retrouvailles, cédant aux sollicitations pressantes de Kim, de sa sœur et de ses parents, Kiêu a accepté de se marier avec Kim, – la bigamie étant légale. Mais ce fut un mariage blanc car elle refusa de lui livrer un corps qu’elle jugeait souillé. Elle lui voua une amitié nourrie par le culte de l’ancien amour.

De la virginité, il ne me reste que ce brin !

Que je le garde jalousement, au lieu de le piétiner.

Cette virginité idéale, plus d’un de mes amis occidentaux ne la comprend pas. Et sans doute nombre de Vietnamiens de la nouvelle génération.

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